On se disait qu’il arriverait en retard. Un homme aussi occupé, avec un poste aussi stratégique, à quelques jours d’une élection au Conseil fédéral, ne peut qu’être en retard, même d’une ou deux minutes. Mais non. Urs Schwaller est venu exactement à l’heure, voire un peu en avance. «J’ai dit que j’arriverais à 12h30, je suis arrivé à 12h30», lâche-t-il en accrochant son duffle-coat au portemanteau de chez Della Casa.

Quinquagénaire volubile et sportif, Urs Schwaller est l’incarnation parfaite de l’opérateur politique fédéral: discret mais influent, avalant les séances comme d’autres les pop-corn, en interaction constante avec de multiples réseaux. Le chef du groupe démocrate-chrétien au parlement appartient au tout petit club de ceux qui détermineront, le 14 décembre, qui sera ou non élu au gouvernement suisse.

C’est lui qui a choisi le cadre du déjeuner, et il est approprié. Dans ce restaurant situé à deux pas du Palais fédéral, les plafonds sont bas, les fenêtres étroites, la lumière et les murs jaunâtres. On se croirait dans cette Suisse des années 1930, lourde, bourgeoise, ­encore paysanne. On y aime les sauces brunes, les viandes, les féculents – une cuisine ultra-conservatrice, mais bien faite.

Les serveuses sont à l’avenant: des «mamis» un peu rugueuses, dont une annonce d’emblée qu’il n’y a plus de menu du jour. Urs Schwaller se rabat sur un émincé de veau à la zurichoise. En d’autres circonstances, le plat bernois (Berner Platte) aurait pu le tenter, mais ce mets composé de saucisses, de choux et de porc lui semble trop gras pour sa journée de travail frénétique.

«Ce matin, je me suis levé à 5h30, j’ai fait mes trente minutes de jogging, puis dès 7h15 j’étais à la séance de la Délégation des finances», détaille-t-il. L’après-midi, le conseiller aux Etats fribourgeois va préparer une intervention concernant la loi sur la prévention en matière de santé. Le soir, il y aura peut-être une de ces «séances d’informations» – on en compte une quarantaine par session – où les lobbies déploient leurs talents de persuasion à l’intention des élus fédéraux.

«En couplant toutes mes activités, je passe cent quarante à cent cinquante jours par an à Berne, calcule le sénateur d’un air joyeux. Très souvent, le soir, je mange seul et aussi surprenant que cela puisse paraître, j’aime ça. J’ai enfin une heure pour moi, pour faire autre chose, lire les journaux, écrire…»

Mardi, à la veille de l’élection, il ira sûrement se coucher tôt, vers 22h30. Comme en 2007, lorsqu’il avait, avec d’autres, scellé la chute de Christoph Blocher. Le mythe de la «nuit des longs couteaux», où l’élection se jouerait comme au poker, dans des conversations enfiévrées d’arrière-salle, le fait sourire. «Imaginez: si vous arrivez à convaincre quelqu’un entre 22h et minuit, la veille du vote, est-ce une personne sur qui vous pouvez compter?»

Voilà comment, selon lui, les choses se passent. Avant le vote, chaque formation échafaude une stratégie cachée – en jargon militaire: des «scénarios sous réserve» – qui déterminera son comportement le jour J. Ces stratégies ne sont connues que d’une poignée d’initiés, quatre ou cinq personnes par parti, et ne doivent à aucun prix être divulguées.

La combinaison des plans établis par les différentes formations rend le scrutin imprévisible. «Vous ne pouvez pas contrôler une élection jusqu’à la fin, et c’est bien ainsi, commente Urs Schwaller. Elle garde toujours une dynamique qu’il est très difficile d’influencer.»

A la fin de la journée, des candidats resteront sur le carreau. Un échec qu’il a vécu dans sa chair: en 2009, il avait tenté de succéder à Pascal Couchepin, avant d’être battu par le radical neuchâtelois Didier Burkhalter. «Au début, ça fait mal, mais j’ai tourné assez vite la page. Pas le lendemain, mais deux ou trois mois plus tard.»

Seule lui reste en travers de la gorge l’idée qu’il était trop alémanique pour représenter les Romands, lui qui vit à Tafers (Tavel), sur la frontière des langues. «Si j’avais habité 3 kilomètres plus à l’ouest, j’aurais été considéré comme Romand», déplore-t-il.

Mais le matin du 14, il n’aura aucun regret. «Je serai purement le chef du groupe, qui se prépare, qui se demande ce qui va pouvoir se passer.» Il va réunir les parlementaires PDC, les driller pour le vote, réfléchir à son allocution avant et pendant le scrutin. «Comment est-ce que je réagis, si quelqu’un lance une attaque? Il faudra avoir deux ou trois scénarios en tête pour ne pas être surpris.»

Ce poste de chef d’orchestre des parlementaires fédéraux – le «fouet» (whip), dans le monde anglo-saxon – comprend des tâches délicates, comme celle d’assigner aux élus des places précises dans l’hémicycle. «Il arrive que des gens ne veuillent pas être assis à côté de certains collègues, admet-il. C’est normal, ce sont des êtres humains.»

Les relations humaines, c’est la botte secrète d’Urs Schwaller. «Je veux comprendre comment l’autre réfléchit, connaître son milieu, sa vision du monde, sa famille, sa profession. Tout cela, vous ne l’apprenez pas pendant les séances, mais en dehors.» Cette complicité permet de conclure des arrangements – la substantifique moelle de la politique helvétique. «On peut dire [aux gens des autres partis]: faites le pas cette fois-ci, et on le fera une autre fois pour vous, sur un objet qui vous intéresse.»

Sur la nappe en papier du restaurant, il y a deux sortes de pain: blanc à croûte fine, et brun à croûte épaisse. Il choisit le brun, pour saucer la fin de son assiette d’émincé. Comme un hommage à cette «rusticité républicaine», que vantait Ruth Dreifuss à propos des mœurs politiques suisses. Son plaisir n’est pas de boire du champagne sous des lambris dorés ou de rouler en limousine noire, mais – dit-il – de contribuer à résoudre des problèmes intéressants, à la façon d’équations (il achète des livres de mathématiques, de temps en temps), dans une espèce de convivialité travailleuse.

Politiquement, il reste un drôle d’animal. «Il est typique de ces PDC fribourgeois conservateurs mais étatistes, qui ont une notion de l’Etat très forte parce qu’ils y associent l’Eglise, commente un élu fédéral qui le connaît. Il est assez réticent face aux baisses d’impôts, à l’anti-étatisme primaire de l’UDC ou de certains libéraux-radicaux.»

Plus jeune, Urs Schwaller était un haut fonctionnaire sûr de lui, mais ses fonctions de préfet de la Singine l’ont changé. «Il y avait 40 à 50 suicides par an, dont pas mal de jeunes, aussi, qui étaient dans les drogues. Dans ces cas, on était en contact avec la famille. Ça m’a permis d’aller voir derrière les rideaux. J’ai appris qu’avant de condamner l’autre, il faut voir sa situation.»

Durant tout le repas, il a multiplié les piques contre l’UDC, qu’il ne nomme que par allusions – «ceux qui agissent en bloc, ceux qui veulent construire des murs, isoler la Suisse». Si elle n’obtient pas son second siège mercredi, la formation blochérienne le devra aussi à des gens comme Urs Schwaller.