Devant la justice

Sa mère lui avait dit trois choses. Il devait faire de bonnes études car il était Noir dans un monde de Blancs. Il devait savoir qu’il était beau et s’en servir. Enfin, il devait apprendre à mentir car cela le sauverait. «J’ai fait mes études, je suis devenu narcissique et je suis passé maître dans l’art de l’illusion.» C’est ce que Daniel, de son prénom d’emprunt, a écrit à sa compagne depuis sa cellule de Champ-Dollon. Contre cet as de la manipulation, jugé depuis mardi à Genève pour avoir agressé quatre femmes en l’espace de quelques mois, le procureur Marco Rossier a requis une peine de 9 ans de prison. «C’est énorme», rétorquera Me Doris Leuenberger.

En seize ans de police judiciaire, l’inspecteur de la brigade des mœurs dit n’avoir jamais été confronté à quelqu’un d’aussi calculateur et machiavélique. «Il se croyait plus malin que nous», a expliqué ce policier à la barre en décrivant les subtils alibis façonnés par le prévenu pour tenter de se soustraire à d’autres soupçons après une sauvage agression dans les toilettes de la Brasserie des Halles de l’Ile (LT du 16.02.2011). Il a fallu entendre 38 témoins pour finalement démêler le vrai du faux.

L’intelligence de cet homme, un architecte diplômé de l’EPFL, a impressionné et inquiété l’inspecteur. Comment cet être éduqué, cultivé, poli, dépeint par ses amis comme intense et charismatique, charmeur au point de faire craquer beaucoup de femmes, entouré par une compagne aimante, père d’un bébé, a-t-il pu laisser libre cours à ses pulsions et à une rage dévastatrice? Aux yeux de l’expert psychiatre, «cette perversion ne s’explique pas par une sorte de frustration sexuelle». L’accusé a toujours eu du succès et beaucoup de maîtresses. «Il faut aller chercher les motifs ailleurs», dira encore le docteur ­Roger Sidoine, sans vraiment parvenir à percer cet homme impénétrable.

Cet ailleurs, l’expert ne le situe pas dans une pathologie. L’accusé ne souffre d’aucune maladie mentale. Par contre, il présente certains traits du psychopathe. Manque d’empathie envers ses victimes, banalisation des actes et sentiment de toute-puissance. Le psychiatre décèle aussi chez Daniel quelque chose qui est de l’ordre de la vengeance. «Il reproduit en bien pire les souffrances qu’il a endurées durant son enfance.» Le père l’a abandonné, la mère a été autoritaire, exigeante et distante. La sœur jumelle de Daniel, devenue cadre dans une banque privée à Bruxelles, a témoigné de cet enfer de jeunesse, des enfermements dans la cave, des coups de spatule et surtout du manque d’affection.

Cette relation d’amour-haine a sans doute joué un rôle dans son rapport aux femmes. Pour le Dr Sidoine, Daniel, mû par une pulsion, a organisé ses actes sans être dépassé. Il savait et voulait ce qu’il faisait. Ou presque. Pour l’épisode des Halles de l’Ile – le plus grave –, l’expert admet tout de même une très légère diminution de responsabilité en raison des litres d’alcool ingurgités. Mais pas plus.

Ce qui fera dire à la défense que les effets de la boisson, associés à ceux de la cocaïne et du haschisch, ont été largement sous-estimés dans cette affaire. Seul cet état de «déconnexion» pourrait expliquer, selon Me Leuenberger, le comportement étrange de Daniel qui reste sur les lieux de ses méfaits ou présente ce regard d’illuminé qui a tant frappé victimes et témoins.

La défense conteste aussi le tableau, trop exagéré à son goût, des infractions retenues par le Parquet. Par exemple, la brutalité dont a fait preuve en pleine rue le prévenu ­envers une femme qui repoussait ses avances n’avait rien, souligne Me Leuenberger, d’une tentative de viol. Pour permettre à cet homme de 41 ans de se reconstruire, l’avocate a demandé une peine clémente et surtout suspendue au profit d’un traitement ambulatoire destiné à soigner ses troubles et son addiction. Sa compagne a décidé de le soutenir. «Je serai là pour lui mais à la condition qu’il se reprenne en main», explique-t-elle.

La sortie de prison de ce prévenu dépeint comme un potentiel récidiviste, le procureur Rossier ne l’envisage guère avant de longues années: «L’accusé avait une situation professionnelle et sociale relativement stable. Ces circonstances rendent son comportement d’autant plus inadmissible et sa faute d’autant plus lourde.» Un point de vue que partage Me Lisa Locca, au nom de la victime des Halles de l’Ile. «Pour assouvir sa convoitise, il a tout fait subir à cette femme. Elle ne l’oubliera jamais.» Le jugement est attendu ce matin.