Exiger le moins pour obtenir le plus; imposer le semi-confinement pour aboutir au confinement: pour un œil étranger, la stratégie de la Suisse pour freiner la propagation du coronavirus s’apparente au mieux à un exercice d’acrobatie, au pire à un orgueil démesuré. Pourtant, si l’on en croit les images de nos villes ce week-end, semi-désertes, il n’est pas dit qu’on perde ce pari. Par la grâce de la discipline helvétique? Pas seulement. Plus profondément, c’est à la notion de responsabilité individuelle et de rôle de l’Etat qu’il faut probablement attribuer ce résultat.

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Or, ces notions ne sont pas totalement identiques selon qu’on est citoyen latin ou alémanique. En Suisse romande, on a vu se multiplier les appels au confinement total, espéré par beaucoup jusqu’à vendredi dernier. Des citoyens l’ont même demandé sous forme de pétitions. On sentait aussi cette préférence chez certains conseillers d’Etat romands, même si exprimée à demi-mot pour ne pas court-circuiter la Confédération, désormais à la manœuvre.

En Suisse alémanique en revanche, les appels s’en tenaient au respect des règles en vigueur, hormis des personnalités de l’UDC, réclamant des mesures plus strictes, avec de notoires exceptions, comme le conseiller national Roger Köppel. Même si Zurich a fermé ses rives du lac devant un afflux de promeneurs, le maître mot demeure «responsabilité individuelle». C’est ce qu’il fallait comprendre du discours fort d’Alain Berset, taclant au passage le verticalisme aux accents certes gaulliens mais jugé inefficace de notre voisin français.

La synthèse entre la France et l’Allemagne

La Suisse, c’est une autre histoire, mélange du nord et du sud de l’Europe: «Au Nord, comme en Grande-Bretagne ou aux Pays-Bas, le premier réflexe est le laisser-faire, dans la certitude que les barrières naturelles se réinstalleront d’elles-mêmes, explique Olivier Meuwly, historien. Dans la culture germanique, on présuppose que la responsabilité individuelle entraînera la responsabilité collective. Une vision étrangère à la culture du Sud, où l’ordre est censé venir d’en haut.»

La Suisse, à cheval, décline ces deux cultures. Historiquement, elle fait la synthèse entre la France et l’Allemagne, ou la Grande-Bretagne et l’Italie. L’historien rappelle que dans les guerres de religion déjà, la Suisse a tenté la synthèse en cherchant le compromis.

Deux paradigmes pour un seul objectif, la liberté: «Dans le brillant discours d’Alain Berset, toutes les influences se synthétisent et on perçoit une mosaïque organiquement organisée», estime Olivier Meuwly. Ce curieux assemblage s’articule aussi autour de l’esprit de milice, du fédéralisme et de la démocratie directe, «trois piliers de la «suissitude», trois logiques qui marquent les comportements».

La responsabilité individuelle découle de la faiblesse de l’Etat

Cette valorisation de la responsabilité individuelle trouve ses fondements dans la faiblesse de l’Etat, rappelle Irène Herrmann, historienne et professeure à l’Université de Genève: «Au XIXe siècle, Berne a lutté pour s’arroger un peu du pouvoir des cantons. Une partie lui est échue, une autre a été conférée aux citoyens, à travers la démocratie directe: ils devaient en user modérément et exercer sur eux-mêmes le pouvoir que l’Etat, très faible, était incapable d’imposer. Cet héritage institutionnel est très fort et, par conséquent, on n’imagine pas aujourd’hui que cela puisse marcher autrement.»

C’est un peu moins vrai dans les cantons qui ont rejoint la Confédération plus tardivement, comme le Valais, Genève et Neuchâtel. «Ceux-là acceptent plus volontiers la délégation de responsabilités à l’Etat, alors que les cantons alémaniques ont tendance à glorifier la culture politique basée sur la responsabilité individuelle, poursuit l’historienne. Cela aboutit à une survalorisation du pouvoir de décision de l’individu.» D’autres répondront qu’elle est salutaire. Ces différences de perception pourraient expliquer l’attente des Latins envers Berne à serrer la vis.

Un Röstigraben de l’embrassade?

Plus prosaïquement, ce souhait n’est sans doute pas étranger au fait que les cantons latins déplorent plus de mortalité que la Suisse alémanique. C’est vrai aussi pour l’Italie ou l’Espagne, contrairement à l’Allemagne et à l’Autriche. Ce constat amène le politologue alémanique Michael Hermann, qui dirige l’institut de recherche Sotomo, à émettre une hypothèse: «Il est frappant d’observer que le coronavirus a une géographie culturelle. Et si c’était le fait d’un rapport à l’autre différent? Les habitants des pays latins sont plus tactiles, ils observent moins de distance sociale que dans les pays germaniques.»

Un Röstigraben de l’embrassade? Pourquoi pas. Sa supposition s’appuie aussi sur le fait que les décès actuels sont le résultat de contagions qui datent d’il y a trois semaines environ, soit avant les mesures mises en place par Berne. Michael Hermann insiste aussi sur d’autres différences: le sport est plus largement pratiqué outre-Sarine, la prévention sur la santé occupe plus d’espace qu’en Suisse romande: «Adeptes de la marche, de la nature et du grand air, les Alémaniques auraient beaucoup de mal à supporter le confinement. C’est possible que cela compte aussi dans l’autodiscipline qu’ils observent.»

Il n’empêche: au-delà des divergences dont les racines plongent dans un passé qui, même ignoré, constitue le génome des Suisses, ceux-ci ont majoritairement suivi l’injonction des autorités et déserté leurs villes. Qu’il soit permis de s’en égayer avec ce mot d’Olivier Meuwly: «On dit des Romands qu’ils sont très français, mais ils se révèlent aussi alémaniques!»

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