«Quand il y a des typhons ou des tremblements de terre, l’école de nos enfants est toujours la dernière à fermer, elle est très bien préparée à fonctionner avec tous ces types d’événements. Mais là, ce 10 mars, l’International school of Manila a fermé tout de suite, en même temps que les autres. C’était un signal; nous avons compris que cette fois, c’était différent.»

Christelle Francis-Flisch est photographe documentaire, elle habite à Manille depuis presque trois ans et a passé ces dernières semaines confinée avec son mari et leurs trois enfants dans leur appartement de Fort Bonifacio, à Taguig City, un quartier huppé fréquenté par la communauté internationale, des politiciens et la classe supérieure de la société philippine. Tout près de chez elle, il y a ces fameuses tours chics, jardins et piscine privés, un petit paradis de privilèges très sécurisé dans une île surpeuplée et très polluée, où la police a fait une descente le week-end dernier, sans mandat légal, mais fusil d'assaut en main.

«Tout le monde doit respecter la quarantaine renforcée et rester chez soi. Tout le monde.» Terrifiés, des résidents expatriés qui avaient tenu bon jusque-là ont finalement préféré partir. Le président Duterte n’a-t-il pas, le 1er avril, publiquement autorisé les forces de l’ordre à tirer à vue sur les récalcitrants? D’autres résidents ont reconsidéré leurs choix. Et décidé de rester, quand même. Pas envie de prendre l’avion, de passer dans des aéroports. Pas le courage de partir quand on ne sait pas si on pourra revenir, ni quand. Et aussi, chez certains, ce petit espoir qu’un gouvernement autoritaire et brutal est aussi une relative garantie que le confinement sera respecté et l’ordre maintenu.

«C’est très angoissant, une ville de 25 millions d’habitants qui s’arrête. Mais par la fenêtre, sans la pollution, on a découvert la campagne, les montagnes…» Les enfants de Christelle n’ont pas mis le nez dehors depuis le 10 mars. «On fait du sport dans le salon. On a planté des graines de tomates sur le balcon. Ils suivent leurs cours en ligne, depuis le lendemain du confinement.» Elle, sort faire quelques courses. «C’est laborieux de s’approvisionner, cela prend du temps. On a un pass nominatif par famille qui permet de sortir acheter à manger, il faut fournir des preuves. Les premiers jours dans les magasins, c’était la panique. On ne trouvait plus de farine. Maintenant ça va mieux. Mais les livraisons des commandes par internet sont encore longues.»

L’immense métropole a été divisée en quartiers, bouclés, et les check-points sont gardés par des hommes en armes. La semaine dernière, un homme a été abattu après quelques sommations: cet ancien soldat qui souffrait de problèmes mentaux avait refusé de donner son arme, selon la version de la police. L’incident a fait grand bruit. C'est la deuxième personne tuée dans la rue par les forces de l'ordre. Difficulté à trouver des masques, atmosphère pesante dans les rues, cette petite peur quand elle retire de l’argent au bancomat, incertitude quant à l’avenir: le plus dur pour Christelle, qui vit 2004 à l’étranger, reste de ne pas savoir quand elle reverra sa famille en Valais.

«On a été servis par le hasard, on avait déjà des masques, commandés après l’éruption du volcan Taal en janvier.» Boris Michel dirige le CICR à Manille, un poste privilégié pour observer les ravages du Covid-19 dans l’archipel et lutter contre. Le CICR fournit du matériel aux infrastructures médicales vitales et travaille avec les autorités, notamment pour faire baisser la tension dans les prisons où la surpopulation atteint les 500%. Ses quatre bureaux régionaux lui permettent d’avoir des relations de confiance avec les groupes armés comme avec les populations civiles et les militaires. Accès à l’eau, au savon, aux transfusions sanguines, gestion des cadavres: le travail est titanesque. D’autant que les équipes doivent bien sûr être protégées elles-mêmes, avant de participer à la protection des autres.

«Les Philippins sont très résilients, mais il y a urgence à reprendre l’activité économique, la crise sera sinon massive, analyse le Lausannois. En ce moment il n’y a plus de tourisme, plus d’entreprises fonctionnelles, plus d’impôts qui rentrent. Le risque est celui d’une hausse de l’antagonisation sociale. Si l’arrêt total se prolonge, l’insécurité s’installera.»

Les tensions politico-économiques sont fortes aux Philippines, avec un Parti communiste qui prône la lutte des classes, des agriculteurs très pauvres et une classe d’entrepreneurs qui s’est beaucoup enrichie avec la corruption et qui s’oppose au président Duterte: certains expatriés craignent de faire les frais d'un durcissement de la situation. Est-ce qu’il est plus facile de lutter contre le Covid-19 dans un pays autoritaire? «Hum, c’est tout le débat…, répond Boris Michel. Le président a de la poigne et cela facilite l’application de la discipline. L’ambiance était tendue au départ, maintenant cela va mieux.»

Au siège de la Banque asiatique de développement (ABD) à Manille travaillent plus de 2300 employés, dont un bon millier d’expatriés. «Dès le début, on leur a laissé le choix, explique Pierre Dyens, de la Direction des ressources humaines, environ un tiers sont repartis et télétravaillent aujourd’hui», depuis les Etats-Unis, l’Europe ou l'Asie. «Cela durera peut-être jusqu’à la fin de l’année, on ne sait pas.» Lui-même a préféré rester et travailler en confinement, principalement à cause de l’école de ses enfants, qui continue en ligne – comment pourraient-ils suivre des cours à 1h00 du matin s’ils étaient en Suisse?

Environ 5% du personnel jugé indispensable continue de venir au bureau, à qui ont été distribués des masques et du matériel de protection. L’ABD a récemment importé de grandes quantités de matériel en provenance de Chine – gants, tests, combinaisons… et observe de près la situation. Le gouvernement a bloqué les prix des denrées alimentaires pour éviter la spéculation et a distribué entre 100 et 150 dollars aux foyers les plus pauvres. C’est beaucoup d’argent, et certains redoutent qu’on ne le retrouve parié dans des combats de coqs ou dans les casinos on line, florissants à Manille.

«Il y a des gens qui ont faim ici, parce qu’ils n’ont plus de travail. Les petites boutiques, les centres d’appels, les transports en commun, tout est fermé», relève Pierre Dyens. La situation est d’autant plus grave que  les Philippins de l’étranger n’envoient plus d’argent au pays, or c'était une source de revenus très importante; pire, ils reviennent; 15 000 d’entre eux ont été rapatriés et 230 000 ont déposé une demande d'aide après avoir perdu leur emploi. Moins d’argent, et plus de bouches à nourrir.

Ce week-end, la police est violemment intervenue sans mandat dans une propriété privée du quartier privilégié de Makati, où une employée arrosait des fleurs sans masque. Dans la communauté des expatriés, certains redoutent que la police soit à la recherche de coups d'éclat contre les riches.

La quarantaine renforcée, qui concerne l’île de Luçon, dont fait partie le grand Manille, vient d'être à nouveau prolongée jusqu’à la mi-mai. En six semaines, la police a répertorié 130 000 violations de quarantaine et a arrêté plus de 30 000 personnes. A la mi-avril, le gouvernement comptait officiellement 7200 cas de Covid-19, et un peu moins de 500 décès. Il prévoit de tester près de 10 000 personnes par jour dès la fin du mois, dans un pays de 110 millions d’habitants.


Pour aller plus loin, un épisode de notre podcast «Message Viral»: