Enseignement

Conflit au DIP genevois: «Il a fallu qu'un fusible saute»

Eric Wehrli, l’homme au cœur de l’affaire qui agite Genève, donne sa version des faits. Selon lui, la conseillère d’Etat Anne Emery-Torracinta connaissait parfaitement la situation qu’elle a ensuite dénoncée en résiliant un mandat liant son Département à cet universitaire

«Abasourdi, stupéfait, contrarié.» Eric Wehrli a vécu la semaine qui vient de passer comme dans une lessiveuse. Il a fait la découverte du monde politique genevois, en pleine campagne pour les élections cantonales du 15 avril. Et le moins que l’on puisse dire est que l’expérience lui a déplu. Cet universitaire s’est retrouvé au centre d’une polémique où sont impliquées Anne Emery-Torracinta, la conseillère d’Etat chargée de l’Instruction publique, et la secrétaire générale du Département (DIP), Marie-Claude Sawerschel, suspendue de ses fonctions depuis, et qui est la compagne d’Eric Wehrli.

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C’est la société de ce dernier, Latl.ch, qui avait obtenu un mandat du DIP pour déployer au Collège l’enseignement de l’informatique, récemment devenu obligatoire. Signé en février, le mandat aura duré quinze jours. La magistrate socialiste a en effet signifié par mail à Eric Wehrli, vendredi dernier, qu’elle y mettait fin avec effet immédiat. Par retour de courrier, il a demandé quelle faute grave il aurait pu commettre qui autorisait une issue si abrupte, selon les termes du contrat que nous avons pu consulter. Il attend toujours la réponse. Aujourd’hui, il prend la parole: «Je veux que l’on sache que je ne suis pas un profiteur, qu’il y avait un beau projet qui n’a duré que quinze jours et que j’en suis désolé.»

Comment en êtes-vous venu à être mandaté par le DIP?

Eric Wehrli: La magistrate avait déclaré, à la rentrée de l’automne dernier, que l’enseignement de l’informatique serait introduit au Collège au plus tard en 2020, si possible dès 2019. Il s’agit de former environ vingt professeurs, dont l’enseignement touchera 2000 collégiens. L’entier représente 130 heures réparties sur deux ou trois ans. C’est un gros chantier, avec une certaine urgence. Il faut commencer la formation des professeurs au plus tard cet automne pour en venir à bout. Ma compagne m’a parlé de ses préoccupations car le dossier traînait. Les directeurs de collèges s’étaient certes concertés, mais l’élaboration du projet n’avançait pas. C’est dans ce cadre que j’ai élaboré un projet qui va mener au mandat que nous avons signé en toute transparence.

Vu votre proximité avec la secrétaire générale, la morale ne commandait-elle pas que vous ne postuliez pas?

Nous nous sommes bien entendu posé la question. Et c’est la raison pour laquelle Marie-Claude Sawerschel a exposé la situation sans ambiguïté à la conseillère d’Etat et a dit qu’elle ne pouvait en aucun cas signer le mandat. Voilà pourquoi c’est finalement la magistrate qui l’a paraphé [la somme, 50 000 francs, n’imposait aucun appel d’offres, selon les règles en vigueur, ndlr].

Avez-vous rencontré Anne Emery-Torracinta dans le cadre de ce mandat?

Non. Mais elle me connaît. Mon nom figure sur le contrat, de même que mon adresse privée et le nom de ma société, Latl.ch. De sorte qu’il est impossible de confondre cette dernière avec le Laboratoire d’analyse et de technologie du langage de l’Université de Genève, dont je suis le directeur (la conseillère d’Etat plaidait la possibilité d’une confusion entre les deux entités, ndlr). La magistrate n’a d’ailleurs à ma connaissance fait aucun commentaire sur un risque de conflit d’intérêts. J’aurais compris que l’on me refuse le mandat. J’ai par contre beaucoup de peine à admettre que l’on me dise oui puis non.

Que s’est-il passé, selon vous?

J’essaie de le comprendre. La conseillère d’Etat était dans une situation périlleuse. Il y a eu une trépidation frénétique pour sauver la situation. Il a donc fallu qu’un fusible saute.

Quel rôle a joué votre compagne?

La presse a laissé entendre que sa position lui avait permis d’obtenir un mandat de complaisance. Pendant quelques jours, on se sentait comme le couple Fillon. Ceux qui connaissent Marie-Claude Sawerschel savent que c’est une personne d’une grande probité. Et il ne s’agit pas d’un travail fictif! La tâche est importante. J’ai malheureusement l’intime conviction que des retards interviendront dans la mise en œuvre et que ma vision ne sera pas complètement réalisée.

Pensez-vous que les derniers événements au DIP relèvent d’une cabale contre votre compagne (la secrétaire générale du DIP a été doyenne au Collège de Saussure, épicentre de deux enquêtes portant sur la gestion de cas d’abus de professeurs, dont Tariq Ramadan, ndlr)?

Je vais faire de la pure spéculation: nous sommes en période électorale et on avait besoin d’un fusible. Le fait que certains détails du contrat, comme la somme, soient publiés montre qu’il y a eu des fuites à un certain niveau.

Qu’est-ce qui vous a poussé à proposer vos services, malgré le risque identifié de conflit d’intérêts?

J’enseigne l’informatique depuis trente ans. D’abord à l’Université de Californie puis à Genève. J’ai élaboré des plans informatiques pour les non-mathématiciens, destinés aux spécialistes des sciences humaines. J’ai l’expérience d’enseigner, de gérer des projets et des équipes. J’ai notamment été doyen de la Faculté des Lettres de l’Université de Genève avant d’être responsable du Centre informatique universitaire. J’ai participé aux ateliers organisés par la Fondation Hasler pour la promotion de l’enseignement de l’informatique au gymnase. En résumé, je pense avoir une excellente connaissance non seulement du domaine mais aussi de l’Université et des gens qui y travaillent, ce qui me semble important dans ce dossier.

Pourquoi le mandat a-t-il été confié à votre société, Latl.ch, et non pas à vous? Cela aurait évité le risque de confusion, argument que la magistrate a fait valoir…

Je voulais impliquer mon associé dans le projet. C’est un spécialiste d’un élément clé que sont les bases de données. Et ce mandat était l’occasion d’enfin concrétiser la raison pour laquelle nous avions fondé cette société il y a une dizaine d’années: utiliser une partie de nos profits pour le financement de travaux de recherche.

Que contient votre projet?

L’idée était de faire suivre aux enseignants du Collège une formation continue universitaire afin qu’ils obtiennent un diplôme. Dans la durée, il faudra former des générations de professeurs, pas uniquement pour le Collège, afin d’assurer la future école numérique de Genève.

Quelle suite comptez-vous donner à cette affaire?

Je ne veux plus toucher à cela, c’est fini. J’ai découvert le monde politique, et cela me suffit amplement. Mes recherches m’occupent bien assez. J’ai informé le recteur que je me retirais complètement de ce projet.

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