Les jeux étaient faits avant le débat parlementaire. Les indécis avaient tranché dans le for de leur conscience, privilégiant l'émotionnel au rationnel: le parlement jurassien a validé mercredi l'initiative «Un seul Jura» par 51 voix contre 4 (quatre radicaux, dont Françoise Doriot, la sœur du conseiller d'Etat bernois Mario Annoni), et quatre abstentions (deux UDC et deux PDC). Le Jura a désormais deux ans pour formuler, dans une loi, une offre concrète de partage de sa souveraineté avec le Jura bernois, dans le but de l'inciter à souscrire à la réunification.

Eludant la marche à suivre pour concrétiser les desseins de l'initiative – personne n'a dit ce que le Jura doit céder de son pouvoir, de son administration, de ses écoles ou de ses hôpitaux au Jura bernois –, les députés se sont appliqués à conjuguer élan patriotique et compatibilité de leur démarche avec les travaux de l'Assemblée interjurassienne. Cherchant avec pondération à battre en brèche les arguments de ceux qui affirment qu'Un seul Jura» signe l'arrêt de mort d'une Assemblée interjurassienne (AIJ) qui vient de se lancer dans l'étude de ce que serait un canton du Jura réunifié. Et qui promet de rendre sa copie à fin 2006, en même temps que l'offre jurassienne.

«L'initiative est un aiguillon et non une menace pour l'AIJ», nuance la socialiste Agnès Veya. «L'offre jurassienne sera adressée en priorité à l'AIJ, renchérit le président du comité d'initiative, Pierre-André Comte. Elle est respectueuse des droits démocratiques et assure une alternative à un éventuel échec des travaux de l'AIJ.» «C'est par elle (ndlr: l'AIJ) que la solution au conflit jurassien sera trouvée», insiste le démocrate-chrétien François-Xavier Boillat, qui souhaite que la réalisation de l'initiative soit sous-traitée à l'AIJ. Ancien membre de l'Interjurassienne, le radical Jean-Michel Conti roule aussi pour l'initiative, «avec cœur et raison».

Le ministre Jean-François Roth s'est trouvé bien isolé pour préconiser le rejet du texte, «car on s'expose à des risques juridiques et c'est le devoir d'un gouvernement de vous y rendre attentifs». Et parce qu'à ses yeux, «Un seul Jura», qui préconise une offre unilatérale du Jura, rompt avec la logique de dialogue», estimant que, pour avoir une chance de convaincre une majorité dans le Jura bernois, le projet de réunification «a besoin, dès le départ, d'un large consensus». Et de lancer aux députés, avec agacement: «Voulez-vous faire la réunification seuls ou avec eux?», parlant des Jurassiens bernois, qui perçoivent l'initiative comme «un geste inamical». Et Jean-François Roth d'appuyer: «Je suis frappé de la profonde méconnaissance qu'on a ici des aspirations des populations du Jura bernois dont vous faites peu de cas.»

L'appel à «dépasser le caractère émotionnel» du ministre n'a rien changé: poussés par le MAJ, le Bélier et l'ambiance particulière dégagée par un public acquis à la cause d'«Un seul Jura», les députés ont voté, presque comme un seul homme, une initiative «qui n'impose rien, mais propose une offre et démontre notre disponibilité», selon le chrétien-social Michel Jobin.