Il y a de quoi en perdre son latin. Alors qu’on devrait parler compétence et profil politique du successeur de Pascal Couchepin au Conseil fédéral, le landerneau politique bernois s’agite autour de querelles qu’on croyait «dépassées», alors qu’«elles n’étaient qu’endormies», écrit 24 Heures dans son éditorial du jour, au titre programmatique: «Pour deux vrais Latins au Conseil fédéral». «Sur le principe, rappelle le quotidien vaudois, personne ne conteste aux Romands et aux Tessinois le droit de conserver le siège qu’abandonnera le Valaisan. Président du Parti libéral-radical suisse, Fulvio Pelli conclut de ce soutien unanime aux Latins l’inéligibilité de fait d’Urs Schwaller, Fribourgeois germanophone et chef du groupe PDC aux Chambres fédérales.»

La manœuvre serait «machiavélique»: «Pelli vise clairement à discréditer un candidat sérieux au Conseil fédéral. Le Tessinois cherche de la sorte à protéger le siège libéral-radical des appétits démocrates-chrétiens… et sans doute à maintenir intactes ses propres chances d’élection, quand bien même il se défend de toute ambition personnelle.» Des intentions «impures», en conclut le journal, qui «ne doivent pourtant pas masquer le problème de fond: il faut deux Latins au Conseil fédéral» pour éviter «six Suisses allemands au gouvernement contre un seul Latin». Et de sortir du chapeau le nom de la candidate qui devrait réconcilier tout le monde, même si l’on n’a pas encore sondé l’humeur du Parlement sur la perspective d’avoir une majorité féminine au Conseil fédéral: Isabelle Chassot. «Fribourgeoise elle aussi. Et Romande.»

Si ce sujet du «degré de romanditude» a aussi fait l’objet d’un vif débat dans l’émission Forum de la RSR-La Première lundi soir, Urs Schwaller répond au Nouvelliste que «ce n’est pas la première fois qu’un tel débat sur un «AOC Romand» est lancé». Le quotidien valaisan parle d’ailleurs, lui, de «romandicité», ce qui en dit long sur le choix des mots pour un concept d’un tel flou, d’une telle fluidité. Schwaller le dit lui-même: «Je découvre que la Suisse romande n’existe pas car chaque canton défend avant tout sa spécificité. Genève, par exemple, ne défend souvent rien d’autre que la Genève internationale. Il en va de même pour le canton de Vaud dans certains cas.» Et pan! Avant de décocher la flèche finale: «Je suis juste surpris que ce soit Fulvio Pelli, qui appartient aussi à une minorité, qui le fasse et ceci pour des raisons partisanes et éventuellement personnelles.» Selon le conseiller aux Etats fribourgeois, «cela prouve que le PLR est inquiet pour son siège et tente de déclencher une guerre des langues qui n’a pas lieu d’être».

«Herr Schwaller ist kein Romand!» La petite phrase lâchée par le président des libéraux-radicaux Fulvio Pelli dans la SonntagsZeitung a donc fait tout son effet, constate La Liberté, en reconnaissant que «si la question linguistique mérite d’être posée, elle cache […] mal les propres ambitions du tirailleur tessinois. Schwaller est en effet considéré comme l’adversaire le plus dangereux du PLR. L’affaiblir et le déstabiliser fait partie du jeu. Bienvenue dans la campagne qui s’annonce longue et tendue!» Et de rappeler que «le président des Verts, Ueli Leuenberger, a aussi lancé que son parti voulait un Latin pour ce siège, ce qu’Urs Schwaller n’est pas, même s’il vient d’un canton romand.» Et dans les arcanes de la politique fédérale, indique le quotidien fribourgeois, la géographie compte aussi: «En fait, plus on s’éloigne de Berne en direction du Jet d’eau, et plus les avis s’échauffent autour de cette question.» Même si chez les Vaudois, le «sage» Jacques Neyrinck «tente pour sa part de calmer le jeu. «On ne va pas commencer à se quereller comme les Belges», lance-t-il.»

Mais «un Fribourgeois germanophone», qui plus est parfaitement bilingue, «est un Romand», affirment haut et fort les Freiburger Nachrichten, très choquées par le niveau de ce débat, dont le Blick s’empare aussi en posant la question: est-ce que Schwaller est un «non-Welsche inéligible» ou un «Suisse occidental valable»? Quant au Tages-Anzeiger, il parle, lui d’«un appel au Romand pur». La pureté, un mot historiquement lourd qui fait un peu froid dans le dos.

Et au Tessin, où l’on peut penser que le concept de latinité intéresse aussi le citoyen? La Regione y consacre son éditorial, en pointant également les manœuvres politiques qui se cachent derrière la question de la latinité. Le Corriere del Ticino se contente pour sa part de publier la dépêche de l’ATS, qui renvoie, tout comme la très référentielle Neue Zürcher Zeitung, à l’entretien donné par Urs Schwaller à la Berner Zeitung. Où il dit tout de même prendre cette discussion «très au sérieux» et sur la page d’accueil de laquelle on peut également voir et entendre ses propos tenus devant les caméras de TeleBärn.

Au fond, il reste maintenant trois mois aux Chambres pour décider si l’efficacité et la compétence exécutives doivent être sacrifiées sur l’autel des minorités linguistiques à géométrie variable…