Terrorisme

Confusion à Berne sur le retour des mères djihadistes

Le rapatriement des mères djihadistes pourrait n'être que le fruit de tactiques politiques, si l'on en croit les messages brouillés provenant de Berne. En revanche, le profil radicalisé de la Genevoise ne fait pas de doutes

Reviendront, reviendront pas? C’est la question qui se pose depuis quelques jours, s’agissant des quatre mères djihadistes (et de leurs sept enfants) détenues dans des camps en Syrie. Alors que le Conseil fédéral, au printemps dernier, avait écarté la possibilité de rapatrier des djihadistes adultes, privilégiant l’option du retour des enfants, la presse alémanique s’est fait l’écho d’un possible changement de cap, à l’instigation de fonctionnaires de l’administration fédérale paraissant en mesure de renverser la vapeur.Rien n’est moins sûr.

S’il se murmure, à Berne, qu’une demande concrète émanant du Département des affaires étrangères (DFAE) aurait bel et bien été déposée pour être étudiée par la délégation de sécurité du Conseil fédéral, on peine à comprendre sa portée réelle. «Il s’agirait d’un rapport de synthèse sur les différentes options et émanant du groupe de travail sur le rapatriement des enfants», glisse le conseiller national socialiste Carlo Sommaruga, favorable au retour des enfants avec leurs mères.

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Un ballon d’essai destiné
 à relancer le débat?

Vraie tentative de retourner la situation ou surinterprétation du travail en cours? Pour certains, l’existence de ce vague rapport ne serait qu’un ballon d’essai destiné à relancer le débat, avec le secret espoir de changer l’opinion des conseillers fédéraux Ignazio Cassis et Viola Amherd. Ce qui est certain, c’est que le DFAE a coupé court à toutes les spéculations, répondant que la stratégie du Conseil fédéral demeurait celle arrêtée le 8 mars dernier: aucun rapatriement actif des voyageurs terroristes adultes, et examen au cas par cas de celui des mineurs.Mais alors, que se cache-t-il derrière ces messages brouillés? Peut-être le jeu de stratégies politiques.

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Favorable au retour des mères, une frange de l’administration soutenue par des parlementaires pourrait espérer un revirement d’Ignazio Cassis, dont le siège est attaqué par la gauche. Changer de position sur ce dossier pourrait valoir au ministre quelque faveur. Un pari risqué, sa base étant hostile au retour contrôlé des djihadistes. De son côté, la secrétaire d’Etat Pascale Baeriswyl, sur le départ, n’aurait rien à perdre en tentant d’imposer des convictions largement partagées au sein de son département. Dans celui de Karin Keller-Sutter, opposée au retour des mères, accuser le DFAE de travailler en sous-main contre une décision du Conseil fédéral pourrait servir à asseoir sa position jusqu’ici non contestée. Ambiance.Les informations filtrant sur ces femmes laissent à penser cependant qu’elles ne sont pas des enfants de chœur.

La mère genevoise très radicalisée

Si la Genevoise, mère de trois filles, a pris ses distances avec l’Etat islamique (EI), c’est qu’elle le considère par trop amolli sur ses principes idéologiques. S’il n’apparaît pas qu’elle a combattu dans les rangs de Daech, la question est de savoir si elle a participé à l’effort de recrutement et de propagande au sein de structures parallèles, bien qu’elle semble ne pas avoir la carrure suffisante.

Son troisième mari et père de sa cadette aurait en effet été à l’origine de plusieurs départs de combattants suisses. Il aurait occupé un poste élevé dans les rangs de l’EI avant d’être tué, ce qui vaudrait à son épouse un carnet d’adresses pour le moins suspect. Selon une analyse de dangerosité du Service de renseignement de la Confédération (SRC), le profil de la Genevoise pourrait représenter une menace pour la sécurité de la Suisse.

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Les pères de ses deux filles aînées, qui se battent à Genève pour le retour de leurs enfants, sont considérés comme très pratiquants mais non radicalisés. Ils devraient bientôt rencontrer le Service de protection des mineurs, «peut-être dans le but de préparer un dispositif d’accueil», avance un proche du dossier, leurs filles étant désormais sous curatelle.

Des poudrières menaçant d’exploser

En trame de fond se pose la question des risques, sécuritaires autant que politiques, que comporte chaque option. Primo: abandonner ces enfants à leur sort, c’est se voir reprocher d’avoir failli à la protection des droits des mineurs. Dans une analyse récente, le SRC dépeint en effet ces camps d’internement en Syrie comme des poudrières menaçant d’exploser. Les autorités kurdes ne parviennent plus à contrôler ces lieux en proie à la violence, entre les attaques de djihadistes et la menace d’une invasion de la Turquie. Sans compter que des cellules djihadistes s’y activent. Selon nos informations, la Genevoise et ses enfants ont été transférés dans un camp plus petit aux conditions de détention meilleures.

Deuzio: rapatrier les enfants uniquement, c’est assumer les conséquences qu’un arrachement à la mère provoquera. «Mon département est actuellement actif et cherche une solution concrète pour rapatrier ces deux enfants», a répondu le conseiller fédéral Ignazio Cassis à la conseillère aux Etats Liliane Maury Pasquier, qui l’interpellait mi-septembre afin de connaître les démarches et les délais prévus par le Conseil fédéral pour le rapatriement des enfants de la Genevoise. Mais encore faut-il que les Kurdes l’acceptent, ce qu’ils refusent pour le moment. Tertio: rapatrier femmes et enfants, avec le risque que la justice ne puisse pas utiliser tous les moyens de preuves – ceux issus des services de renseignement notamment – pour faire condamner ces femmes. Elles pourraient alors ne goûter qu’à une détention préventive de courte durée.

Ces prochaines semaines apporteront peut-être des réponses. Mais la nervosité sur ce dossier pourrait tout aussi bien n’être qu’un peu d’écume d’agit-prop à la veille des élections fédérales.

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