Vladimir Marakutsa ne parle pas un mot de français. Stéphane Pont ne parle pas un mot de russe. Mais l’homme d’affaires et le président de commune parlent depuis longtemps le même langage autour du pharaonique projet de complexe hôtelier «Village Royal» prévu à Aminona.

L’autre jour encore, dans l’arrière-salle feutrée d’un restaurant gastronomique sierrois, les deux hommes faisaient claquer leur verre de petite arvine comme pour mieux sentir converger leurs intérêts: 650 millions de francs, 2000 lits, des clients par dizaines de charters, promettent les brochures dégoulinantes de luxe offertes aux médias et aux investisseurs.

En Valais, on trinque pour un tout et pour un rien. Vladimir Marakutsa et Stéphane Pont ne trinquent pas encore à la valse des pelles mécaniques mais à leur propre obstination. Les recours des écologistes qui empêchent le début d’un premier quartier de l’ouvrage (15 immeubles), pas plus que la récente annonce de dissolution du groupe Mirax, à Moscou (lire ci-dessous), à l’origine du projet, n’auront raison de leur joyau, assurent-ils.

Depuis trois ans, l’épopée russe en pays valaisan fait l’objet de nombreux rebondissements. En 2009, la crise propulse Mirax près de la faillite. Ses projets de constructions cessent faute de financement et la cour de Moscou gèle les actifs du groupe pour son incapacité à rembourser sa dette. La banqueroute sera finalement évitée, mais voilà que le mystère s’épaissit. Le fondateur de Mirax, Sergueï Polonski, qui jurait il y a trois ans vouloir faire de son empire le premier bâtisseur d’Europe, vient d’annoncer la fin des activités de la société.

Qui sont ces magnats qui font pleuvoir leurs promesses excentriques sur le Valais touristique? Comment comptent-ils financer leur village providentiel dont le budget a doublé depuis la présentation des premières maquettes? Telles sont les questions qui s’additionnent désormais à la verve écologiste dans le voisinage de Crans-Montana.

Les Russes en Valais, ça a commencé par un choc des cultures. A peine avaient-ils déniché ce terrain à construire de 70 000 mètres carrés au pied du réputé domaine skiable qu’ils planifiaient déjà d’agrandir l’aéroport de Sion et de financer une nouvelle route d’accès jusqu’à Mollens pour y envoyer leurs camions.

Les bâtisseurs de Poutine ont dû revoir leur façon de faire. Escortés par des consultants et des spécialistes de l’Etat du Valais, ils ont modelé le projet de sorte qu’il échappe à l’assujettissement à la Lex Koller, assure des lits chauds et un bon rendement aux investisseurs potentiels. Vladimir Marakutsa a élu domicile à Mollens, scolarise son fils à Montana. Il dit apprécier la vie en Valais, et pas seulement pour le plaisir du bon vin.

Fondu dans le moule? Pas tout à fait. Aminona Luxury Resort & Village (ALRV), la société suisse promotrice du «Village Royal», n’a pas d’opulent que le nom. Pour la forme, elle occupe des locaux à Mollens mais elle reçoit dans de somptueux bureaux à Genève, sur la rade, quai Gustave-Addor. Son directeur, souvent bardé d’hôtesses-traductrices, se déplace dans un van aux vitres fumées avec chauffeur, et invite ses interlocuteurs dans les meilleurs restaurants.

Un ancien partenaire d’affaires le décrit comme quelqu’un de «caractériel», trait qu’il semble conjuguer à des efforts d’intégration maladroits: «Il vous récite la Suisse comme dans un manuel scolaire», commente un consultant qui l’a côtoyé à plusieurs reprises. Bien s’entourer à défaut de vraiment s’intégrer: c’est la devise des Russes de Mirax où ils jettent l’ancre.

Si le conseiller d’Etat à l’Economie Jean-Michel Cina a décliné une invitation à Moscou et préféré déléguer un de ses fonctionnaires – c’est l’Etat qui a payé le voyage –, les Russes se sont très vite bien entourés. L’avocat fiscaliste genevois Philippe Kenel est leur avocat-conseil. En Valais, leurs connexions politiques s’articulent autour d’un homme, le conseiller national Paul-André Roux. Patron d’un cabinet fiscal et financier, il siège au sein d’ALRV. La semaine dernière, le démocrate-chrétien introduisait ses partenaires au Palais fédéral où les attendaient d’autres pontes de la délégation valaisanne, Christophe Darbellay et Jean-René Fournier.

Si personne, des notables du Palais aux prestataires de services de la société, ne semble s’alarmer de la situation du groupe en Russie, c’est que pour l’instant, les factures des actes de notariat (pour des promesses d’achat de terrains), d’études diverses ou de services juridiques ont été honorées. «ALRV a dépensé plus de 20 millions en Suisse», confirme Paul-André Roux. Certains bureaux travaillent à bien plaire en attendant de dégotter le mandat du siècle. D’autres sont payés rubis sur l’ongle. Un seul ex-partenaire réclame une facture impayée, selon nos informations.

Les promoteurs du Village Royal n’économisent pas leurs efforts pour convaincre de leur autonomie vis-à-vis de Mirax. «La société sera dissoute, la marque Mirax n’existera plus mais nos projets à l’étranger continueront», déclare Maxim Temnikov, membre du conseil d’administration de la holding en voie de décomposition. Montre de luxe au poignet, iPhone doré, l’homme que Le Temps a rencontré la semaine dernière a les airs d’un James Bond de l’est bodybuildé mais fait «santé» en français. Il assure que l’argent investi jusqu’à présent en Valais vient de la poche des actionnaires de Mirax et non pas de la holding.

La semaine dernière, un investisseur potentiel a fait le déplacement en Valais pour apaiser les craintes et donner son crédit au projet. Alexander Popov, la quarantaine, une parfaite maîtrise de l’anglais, un des directeurs de la société financière Ronin Partners, basée à Moscou, qui affirme disposer d’un portefeuille de 2,3 milliards de dollars. Ronin n’est pas contractuellement engagé mais son délégué juge le Village Royal «très prometteur». «Les promoteurs sont fiables. Ils ont analysé le marché. Dès que les oppositions seront levées, de nombreux investisseurs s’y intéresseront», pense-t-il, articulant un chiffre sur le rendement possible pour les partenaires: «4%, 5%, 6% peut-être.»

L’intérêt, pour la région, est ailleurs. Le Village sauverait la télécabine d’Aminona, dont la concession arrive à échéance en 2012. Solidaires dans l’impatience, le président de commune Stéphane Pont et l’homme d’affaires Vladimir Marakutsa honoreront-ils leur ambitieux pacte russo-valaisan?