«On ferait mieux de fêter cette année la conquête de l’Argovie plutôt que la bataille de Marignan (1515) ou celle de Morgarten (1315).» L’historien Thomas Maissen regrette que ces grandes batailles symboliques «contre les puissances étrangères» accaparent l’intérêt public. Alors que la conquête de l’Argovie en 1415 est «plus importante»: elle a donné naissance à la Diète de Baden, le noyau des institutions helvétiques. La Suisse n’aurait peut-être pas survécu sans la conquête de l’Argovie, corrobore le professeur d’histoire Dominik Sauerländer.

Les autorités cantonales à Aarau sont, elles, bien décidées à célébrer le jubilé. Les festivités commencent en fanfare ce vendredi soir à Zofingue pour commémorer la prise de la ville le 18 avril 1415 et se poursuivent toute l’année avec des concerts, des pièces de théâtre, des expositions et un gigathlon de 450 kilomètres du 10 au 12 juillet.

Au-delà des frontières cantonales par contre, la manifestation peine à faire parler d’elle, contrairement à Marignan. L’événement n’est certes pas aussi remarquable militairement parlant. En avril 1415, les Confédérés sont invités à envahir l’Argovie autrichienne par l’empereur Sigismond, en bisbille papale avec Frédéric IV de Habsbourg. Les hommes venus de Berne, Zurich, Lucerne et de Suisse centrale ne rencontrent guère de résistance et annexent ces territoires habsbourgeois en quelques semaines.

Cette conquête revêt son importance pour la future Suisse. Une partie de l’Argovie tombe dans le giron bernois, tandis que certains districts, tels que le comté de Baden, deviennent la propriété commune des membres de la Confédération. Les Helvètes, qui se rencontraient déjà de manière épisodique, créent alors la seule institution confédérale qui perdurera jusqu’en 1798.

«C’est la première fois que les Confédérés ont des intérêts en commun. Ils forment la Diète de Baden, une rencontre pluriannuelle pour gérer ces bailliages. C’est un moment fédérateur, aux origines du compromis, du vivre-ensemble helvétique», note Olivier Meuwly, auteur et membre du comité de la Société d’histoire de la Suisse romande.

Le rôle de la Diète occulté

Pour expliquer la méconnaissance du public face à un événement fondateur du pays, l’historien évoque trois raisons: «Les histoires cantonales restent souvent inconnues des autres cantons. C’est d’ailleurs un casse-tête pour les enseignants. Ensuite, une Diète est une réunion bureaucratique entre des administrateurs. Il est donc difficile de s’identifier à un tel gremium, moins fédérateur qu’un mythe comme Guillaume Tell. Enfin, le rôle de la Diète a été moqué ou occulté au XIXe siècle pour justifier la nouvelle construction politique du pays. Les radicaux ont minimisé son rôle et affirmé que cette forme de gouvernement était un désastre pour justifier la Constitution de 1848», analyse-t-il. Ainsi, la Diète a disparu des radars. «On lui restitue aujourd’hui sa valeur, grâce aux travaux d’historiens comme Thomas Maissen.»

Cette annexion de 1415 n’alimente pas non plus le mythe de liberté et d’indépendance qu’aiment entretenir les nationalistes. «Elle met en lumière l’histoire authentique de l’oppression et de l’exploitation des sujets, qui constituaient les 4/5es de la population confédérée en 1798. Elle contredit le mythe de la tradition de liberté et d’appel démocratique des Landsgemeinde», analyse Josef Lang, historien et ancien conseiller national, dans un essai publié dans le quotidien régional Bote der Urschweiz.