«J'ai essayé d'oublier l'affaire durant mes vacances, mais je n'y suis pas parvenu.» Le conseiller d'Etat fribourgeois Claude Grandjean, de retour au bureau lundi, a retrouvé une pile de dossiers dont celui, obsédant et classé confidentiel, de Paul Grossrieder.

Acquitté le 4 juillet grâce à l'habileté de son avocat André Clerc, qui a réussi à instiller le doute dans l'esprit des juges du Tribunal de la Sarine à propos des relations sexuelles sans rétribution entretenues par le chef de la brigade des stupéfiants avec une prostituée informatrice de la police, Paul Grossrieder attend une seconde décision, administrative celle-là. Elle aurait dû être prise le jeudi 17 août, mais elle sera reportée: Claude Grandjean assure que le dossier est incomplet en l'absence d'une prise de position formelle de l'avocat André Clerc.

L'avocat lui-même estime pourtant que le gouvernement dispose de tous les éléments pour se déterminer. «Je demande simplement qu'il intègre dans sa décision les considérants du jugement du Tribunal de la Sarine», explique le défenseur de Paul Grossrieder. «On ne peut pas mélanger les dossiers administratif et pénal», rétorque le conseiller d'Etat.

Le gouvernement, sur la base de l'avis prépondérant de Claude Grandjean, chef du Département de justice et police, et du rapport confié à l'experte neuchâteloise Barbara Ott, n'en est pas moins appelé à se prononcer sur l'avenir professionnel du chef de la brigade des stupéfiants, suspendu de ses fonctions le 20 mars 1998, jour de sa mise en détention préventive.

Le gouvernement devra choisir entre la réhabilitation complète de Paul Grossrieder qui impliquerait la reprise de ses fonctions, et son licenciement immédiat sans paiement des arriérés de salaire ni indemnité pour tort moral. Des variantes entre ces deux solutions extrêmes, par exemple le versement de la part de salaire non couverte par l'assurance-chômage, ou l'offre d'un emploi dans l'administration cantonale hors des services de police, sont évidemment envisageables. Dans un cas similaire, celui du policier Werner Flühmann, le gouvernement neuchâtelois avait choisi le licenciement avec versement des arriérés de salaire. Cette décision a été confirmée par le Tribunal fédéral (Le Temps du 11 juillet).

Pressions du PDC

Claude Grandjean refuse d'autre part de rendre public le contenu du rapport Ott. «On ne publie jamais les détails d'une enquête disciplinaire concernant un employé de l'Etat», justifie le chef de Justice et police qui assure que la décision du gouvernement sera «largement motivée». André Clerc estime que l'argumentation de Barbara Ott, qui qualifie Paul Grossrieder de menteur et de fourbe, comportement évidemment intolérable de la part d'un officier de police, ne tient pas. «La jurisprudence reconnaît le droit du prévenu de mentir pour assurer sa défense», explique-t-il en exigeant le versement des arriérés de salaire de Paul Grossrieder et l'octroi d'un dédommagement dont il ne tient pas à préciser le montant. Certains députés du Grand Conseil affirment que ses prétentions seraient de 500 000 francs.

Angelika Sekulic, vice-présidente du Parti démocrate-chrétien, ne comprend pas le refus de publication du rapport Ott, dont de larges extraits ont été cités lors du procès de Paul Grossrieder. «Par souci de transparence, Claude Grandjean doit publier le rapport Ott. Ne pas le faire sous prétexte d'atteinte à la sphère privée est ridicule. Paul Grossrieder et son défenseur n'y sont pas opposés. Alors, qu'on le fasse!» Angelika Sekulic demande au Conseil d'Etat de se doter rapidement d'un outil d'information correct et de directives claires en la matière. «Le Département de justice et police n'a pas été crédible. Il n'a pas bien fonctionné au moment de la publication, retardée, du rapport sur la justice. Il doit maintenant jouer la transparence.»