A Genève, c'est le choc. A peine la décision a-t-elle été prise que les milieux culturels étaient au courant. Et pris de panique. Car cette fois, le Conseil d'Etat a tranché: mercredi matin, il a voté le transfert des 23 millions de subventions actuellement gérées par le canton à la Ville de Genève. A une écrasante majorité: le socialiste Charles Beer, ministre de tutelle de la Culture cantonale qui a toujours clamé son opposition au projet, n'aurait été soutenu que par l'autre socialiste du gouvernement, Laurent Moutinot. Le transfert aurait donc été voté à cinq contre deux. Pour un collège qui s'est toujours félicité d'être soudé, c'est une fissure.

Les artistes dans le bleu

La décision doit encore être votée par le Grand Conseil, puisqu'elle nécessite l'abrogation des lois sur l'accès et l'aide à la culture. Si elle passait la rampe du parlement, elle pourrait encore être attaquée par un référendum. A voir la colère les artistes (lire ci-dessous), le scénario n'est pas improbable. Car pour eux, le transfert aurait de lourdes conséquences. Raison pour laquelle ils se sont mobilisés, mardi, à la Comédie de Genève (LT du 28.2.2007). En vain.

Si les 23 millions que l'Etat verse chaque année à la Culture peuvent paraître dérisoires par rapport aux 210 millions gérés par la Ville, pour les principaux concernés, cela compte. Les artistes craignent notamment que la probable fermeture du Service culturel de l'Etat mette en cause les trois à quatre millions que le canton leur distribue chaque année à titre d'aides ponctuelles.

Pour eux, l'Etat représente une instance complémentaire de subventionnement. Et un garant de poids, capable d'arbitrer dans les situations délicates. Autre changement: si le transfert était réalisé, les conventions de subventionnement tripartites liant canton, communes et entreprises artistiques disparaîtraient. Le sort des institutions reposerait dès lors entièrement entre les mains de la Ville de Genève.

Autres inquiétudes: qu'adviendrait-il de la formation des artistes genevois? Et qui donnerait le cap de la politique culturelle dans le contexte de la région? Alors que les autres cantons ont tendance à donner plus de place à l'Etat dans ce secteur, Genève irait à contre-courant, s'alarment certains professionnels. Qui, à Genève, serait l'interlocuteur des autres cantons?, demandent-ils.

Le gouvernement fissuré

Ces questions seront certainement examinées par le Grand Conseil, lorsqu'il devra se prononcer sur la décision du Conseil d'Etat. Mais un autre point fera aussi l'objet de vives discussions: les élus se demanderont s'il y a eu rupture de collégialité dans ce gouvernement de centre gauche, qui n'a cessé de clamer son unité depuis qu'il est entré en fonctions.

Car le socialiste Charles Beer, également président du Conseil d'Etat, n'a pas fait mystère de ses intentions. Le 23 janvier, dans les colonnes du Temps, le ministre affirmait qu'en cas de vote du transfert par ses collègues, il refuserait d'aller défendre la décision devant le parlement.

Charles Beer argumentait notamment qu'il fallait «protéger la liberté de création de ce qu'on appelle la folie d'un seul prince». C'est donc son suppléant, le radical François Longchamp, qui devrait se charger. de le remplacer. Le patron de la Culture cantonale n'aura pas su convaincre ses collègues. Une conséquence des alliances entre Verts? Patrice Mugny, chargé de la Culture à la Ville, est écologiste. Tout comme le grand argentier cantonal, David Hiler. Et le magistrat de tutelle des communes, Robert Cramer. En tout cas, quelles que soient les vraies raisons de ce vote, pour le socialiste Charles Beer, l'absence de soutien de ses collègues verts dans cette décision stratégique est sans doute dure à avaler.

Les mêmes alliances pèseront-elles dans l'arène parlementaire? Les Verts rejoindront-ils les radicaux comme ils le font sur certains dossiers? Ce qui est sûr, c'est que le désarroi des milieux culturels ne laissera pas les députés indifférents.