Laurent Moutinot était attendu. Lors du point presse hebdomadaire du Conseil d'Etat genevois, il était évident que des questions seraient soulevées sur un sujet qui préoccupe la République depuis deux semaines: les attaques subies par la cheffe de la police, Monica Bonfanti, de la part du syndicat de la gendarmerie (lire ci-dessous). Mais le ministre chargé de la Police n'est pas venu. C'est Pierre-François Unger, président du gouvernement, qui s'est exprimé sur cette nouvelle crise.

Pas de plainte de la cheffe

De manière succincte: «Le Conseil d'Etat a ordonné une enquête en vue de protéger la personnalité de Monica Bonfanti suite aux déclarations sexistes et franchement dégradantes proférées par Alain Devegney, brigadier de gendarmerie», a affirmé Pierre-François Unger. En précisant que l'enquête est confiée à Claude Bonard, secrétaire général de la Chancellerie.

Quelques heures après la communication du Conseil d'Etat, le syndicat de la gendarmerie, qu'Alain Devegney préside, faisait part de sa «surprise», en précisant: «L'ouverture d'une enquête n'est pas une sanction mais une recherche d'éléments. La présomption d'innocence s'applique donc.»

Que risque le syndicaliste Alain Devegney? «On n'a jamais prononcé de sanction avant la fin d'une enquête», lance Pierre-François Unger. Selon le président du Conseil d'Etat, celle-ci devrait durer entre quinze jours et un mois. A ce stade, souligne-t-il, la cheffe de la police n'a pas l'intention de porter plainte.

Pourquoi le Conseil d'Etat a-t-il décidé d'ouvrir une enquête? Alain Devegney s'en est déjà pris à plusieurs reprises, parfois publiquement, à Monica Bonfanti. Jusqu'à son récent dérapage verbal, devant une assemblée syndicale, sur la promotion canapé dont aurait bénéficié la cheffe pour accéder à son poste.

Patron du Département des institutions, Laurent Moutinot a répondu en fin d'après-midi aux questions des médias. Sur la nécessité d'ouvrir une enquête, le magistrat socialiste explique que dans cette affaire, tout doit être «parfaitement clair: il faut vérifier tout ce qu'a pu dire Alain Devegney dans divers endroits, dans différents contextes». L'enquête devra, par exemple, établir si l'assemblée syndicale durant laquelle Alain Devegney a fait ses déclarations relève d'une réunion à caractère privé.

Mais tout de même, n'y avait-il pas déjà matière à condamner l'attitude du syndicaliste envers sa cheffe? «Si le Conseil d'Etat ouvre une enquête, c'est parce que les propos à caractère sexiste et dégradant d'Alain Devegney sont intolérables», dit Laurent Moutinot.

Une dérive inquiétante

La décision du Conseil d'Etat suscite des réactions contrastées. Du côté de la commission de l'égalité des droits entre hommes et femmes, c'est la colère. L'une de ses membres, Franceline Dupenloup, s'emporte: «On va enquêter sur quoi? S'agit-il de couper les cheveux en quatre? On aurait plutôt souhaité une condamnation sans équivoque des propos tenus par Alain Devegney!»

Au sein du monde politique aussi, on est partagé. A droite, l'UDC Gilbert Catelain se réjouit de voir «le Conseil d'Etat soutenir sa cheffe, qui n'a rien à se reprocher. Alors qu'elle est en période d'adaptation, elle est mise sous pression par les syndicats».

Le libéral Olivier Jornot livre une autre analyse: «Se placer sur le terrain juridique est une erreur de la part du Conseil d'Etat, qui s'expose ainsi à un risque politique inadéquat. Il aurait fallu condamner immédiatement les propos tenus par Alain Devegney en lui rappelant son devoir de réserve.»

A gauche, la socialiste Véronique Pürro estime qu'«il était temps que le politique montre sa volonté de rétablir l'autorité». Président des Verts genevois, Antonio Hodgers salue aussi l'ouverture d'une enquête. Tout en émettant de vives inquiétudes sur «la dérive des syndicats qui se sentent au-dessus des chefs. Sur leur habitude de remettre en cause la hiérarchie, on attend du Conseil d'Etat un discours plus musclé».