«Mauvaise satire», «situation chaotique», «conférence de presse ratée»: ces derniers jours, les critiques avaient déferlé sur le Conseil fédéral, accusé d’avoir tardé à reprendre la main dans la lutte contre le coronavirus avant de lancer un ultimatum aux cantons lors d’une consultation qualifiée d’«alibi».

Lire encore: Les cantons gardent une marge de manœuvre

Ce vendredi, le gouvernement a tenté d’apaiser les esprits avec un compromis. Il maintient son idée de fermer les restaurants dès 19h, ce qui fait enrager la branche en Suisse alémanique. Mais il concède des exceptions pour les cantons bons élèves, soit ceux qui affichent un taux de reproduction de la maladie inférieur à 1 durant sept jours d’affilée et dont le nombre de nouveaux cas est inférieur à la moyenne suisse. Ceux-ci pourront choisir d’ouvrir jusqu’à 23h.

Lire aussi: GastroSuisse exige des aides financières rapides

Les cantons romands – mais pas la Berne bilingue –, qui remplissent ces deux conditions, sont les grands bénéficiaires de la décision fédérale. Eux qui avaient pris des mesures draconiennes avant les Alémaniques ont craint d’être doublement pénalisés. Ils sont donc soulagés, tout en devant vivre ces prochaines semaines avec une épée de Damoclès au-dessus de leur tête. Il suffit qu’ils passent au-dessus du seuil de reproduction de 1 durant trois jours pour que tout le monde doive rentrer chez soi à 19h déjà.

Magasins fermés le dimanche avant Noël

A cette heure-là, la règle veut qu’on ferme tout désormais jusqu’au 22 janvier prochain: restaurants, bars, magasins, musées, bibliothèques et installations sportives. En ce qui concerne le dimanche, le Conseil fédéral a assoupli sa position en concédant l’ouverture des restaurants, mais pas celle des magasins, kiosques et boulangeries, dont les stores resteront baissés y compris dans les gares.

Lire notre éditorial: Le Conseil fédéral est enfin de retour

Le temps où Alain Berset voyait ses phrases cultes reproduites sur des T-shirts est révolu depuis belle lurette. Il en a lâché une de plus ce vendredi: «Ces mesures sont mesurées», a-t-il rappelé à ceux qui les trouvent trop draconiennes. «L’Allemagne voisine, qui enregistre proportionnellement deux fois moins de cas que la Suisse, a pris des décisions deux fois plus dures.» Il a martelé son message: «Nous pouvons continuer à vivre, mais au ralenti.» Concrètement, cela signifie qu’en privé, on pourra célébrer Noël à dix personnes au maximum, enfants inclus.

Sur le plan épidémiologique, la situation reste en effet très tendue, ayant plutôt tendance à s’aggraver. La Suisse enregistre désormais plus de 5000 nouveaux cas et plus de 100 décès par jour. La courbe remonte, même si elle n’indique pas d’explosion. L’incidence – quelque 600 cas pour 100 000 habitants – est plus élevée que dans tous les pays voisins. Maigre consolation: la Suisse est moins touchée que la Suède, la Hongrie et le Luxembourg.

A lire aussi: Le Conseil fédéral fâche les cantons romands avec de nouvelles mesures contre le coronavirus

Après s’être mis la plupart des cantons à dos en les plaçant devant un fait accompli, le Conseil fédéral a joué profil bas: «Peu importe qui décide quoi, l’important est que le nombre d’infections diminue», a souligné la présidente de la Confédération, Simonetta Sommaruga. Le gouvernement a commenté très laconiquement la procédure de consultation éclair. «Les cantons partagent notre constat sur la situation épidémiologique préoccupante et sur une nécessaire uniformisation des mesures.» Dans une première réaction, la Conférence des directrices et directeurs de la santé (CDS) a évité de jeter de l’huile sur le feu: «L’actuel taux de reproduction traduisant une progression exponentielle des cas, il est indiqué de durcir les mesures.»

Le cri d’alarme des infirmiers

Par ses mesures, le Conseil fédéral a partiellement entendu le cri d’alarme de l’Association suisse des infirmières et infirmiers (ASI), très inquiète par rapport à un personnel «à bout de forces et ayant atteint ses limites». «Le danger, c’est que ces employés démissionnent, alors qu’on sait qu’un tiers d’entre eux quittaient la profession déjà avant la crise», redoute la présidente de l’ASI, Sophie Ley. «Ce serait le scénario catastrophe, car notre système de santé ne pourrait plus assurer la même qualité des soins», ajoute-t-elle.

Du côté des partis, les réactions sont très contrastées. L’UDC dénonce les mesures prises par le Conseil fédéral, les jugeant «arbitraires». «Elles constituent le coup de grâce pour la gastronomie et le commerce de détail», fustige-t-elle. Pour sa part, le PS estime que le Conseil fédéral fait un pas dans la bonne direction: «Protéger la santé de la population est le meilleur moyen d’éviter une crise sociale et économique qui s’éternise.»