A qui pareil magot ne brûlerait-il pas les doigts? Depuis que le Conseil fédéral s'est emparé des réserves d'or excédentaires de la Banque nationale suisse (BNS), soit 1300 tonnes évaluées à quelque 17 milliards de francs au prix actuel, chacun y va de sa recette pour utiliser au mieux «la fortune du peuple», selon l'expression de Christoph Blocher. Le leader de l'UDC propose la version la plus simpliste. Défendue par une initiative populaire en cours, elle équivaut à transvaser le tout dans le fonds de l'AVS. Une manière de couler le projet à l'origine du débat sur les réserves dormantes de la BNS: la création de la Fondation Suisse solidaire à qui devraient revenir 500 tonnes d'or.

Toujours acquis à cette idée généreuse, née en pleine crise identitaire sur le rôle de la Suisse lors de la Seconde Guerre mondiale, le gouvernement et les partis, à la notable exception de l'UDC, ont peiné jusqu'ici à faire aboutir le projet. La gauche, la première, a estimé que pour «vendre» la Fondation au peuple, il fallait l'englober dans un paquet comprenant également l'affectation des 800 autres tonnes d'or.

Le gouvernement a fait sienne cette méthode, jugée efficace pour contrer l'initiative de Blocher. Mais à qui alors doivent profiter les quelque 10 milliards de francs en plus de la Fondation? Aux personnes à bas revenus pour financer leur retraite flexible ou aux veuves dans le cadre de la 11e révision de l'AVS, comme tente de l'imposer Ruth Dreifuss avec les socialistes? Aux retraités les plus démunis sous forme d'une hausse de leurs rentes complémentaires, selon la contre-proposition des radicaux? Ou à la promotion de l'apprentissage multimédia dans les écoles, pour reprendre une idée chère aux démocrates-chrétiens?

Ces trois options tentent le Conseil fédéral, qui s'est réuni en séance spéciale à ce sujet mercredi soir. Un projet concret incluant les deux domaines retenus – AVS et formation – devrait être soumis en consultation à la fin de ce semestre encore. Mais aucune source proche du gouvernement ne s'avance à prédire si le modèle Dreifuss l'emportera sur les rentes complémentaires, ou si les deux seront mêlés. De même, la part réservée aux jeunes dans le volet formation reste à déterminer.

Le gouvernement a cependant franchi un pas décisif: il a abandonné l'idée d'alléger la dette du pays de 10% en y engouffrant les milliards dégagés par la vente de l'or de la BNS. Il préfère maintenir intact le capital et financer des aides ciblées à la population en puisant dans des intérêts évalués entre 300 et 500 millions de francs par an. Cette décision de principe place le ministre des Finances Kaspar Villiger dans une position particulièrement inconfortable. Après avoir soutenu la voie du désendettement, il est chargé par ses pairs de ficeler un tout autre paquet. Et, surtout, il va devoir le défendre face aux cantons qui réclament leur part du gâteau, sachant qu'ils ont droit aux deux tiers des bénéfices normaux de la BNS.

Le vice-chancelier Achille Casanova a certes insisté, jeudi matin, sur le fait que «l'AVS et la formation constituent des domaines importants et nécessaires, qui pourraient trouver un accueil très favorable et – ce qui compte beaucoup pour le Conseil fédéral – être aussi bénéfiques pour les cantons». Ces précautions oratoires n'ont cependant pas suffi à calmer les directeurs cantonaux des finances, que Kaspar Villiger a reçus plus tard dans la journée. Leur revendication reste inchangée: «La mesure ayant les effets les plus durables serait une réduction concertée de l'endettement de la Confédération et des cantons, qui profiterait à toutes les catégories de la population, sans favoriser certains au détriment d'autres.»

Après plus de trois ans de palabres, la négociation autour du magot de la BNS reprend donc de plus belle. Elle devra nécessairement aboutir avant que l'initiative de Christoph Blocher soit soumise au peuple. Pour éviter que le cours de l'or continue de chuter pendant que les politiciens et la population débattront, la BNS est d'ores et déjà autorisée à liquider ses réserves. Echelonnées sur cinq ans en accord avec la Banque centrale européenne, les ventes doivent démarrer cette année déjà.