Le Conseil fédéral va-t-il étendre à toute la Suisse «l’état de nécessité» qu’a décrété le gouvernement cantonal tessinois le 11 mars? C’est la rumeur qui circulait ce jeudi à Berne. L’Office fédéral de la santé publique (OFSP) a démenti. Mais une chose est sûre: le gouvernement s’apprête à durcir les mesures pour ralentir la propagation du coronavirus. Selon toute vraisemblance, il abaissera l’interdiction des événements publics de 1000 à 300 personnes.

Ce mercredi, l’OFSP a lancé une nouvelle procédure de consultation auprès des cantons pour tenter d’unifier les pratiques. Il leur a soumis un nouveau plan d’action, dont la principale mesure est justement de réduire encore le seuil des événements autorisés. Mais il y en a d’autres. La Confédération a sondé les cantons pour connaître leur avis sur le degré de fermeture de la frontière entre le Tessin et l’Italie, dont le système de santé a explosé face à l’avancée du Covid-19. Faut-il ne plus laisser passer que les gens titulaires d’un permis de travail et de résidence en Suisse? En outre, Berne envisage de créer un inventaire national concernant le stock du matériel sanitaire à disposition. Actuellement, une certaine confusion règne concernant le nombre de lits de soins intensifs dans les hôpitaux, celui des appareils respiratoires et des masques de protection.

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Pas encore l’urgence nationale

Ce vendredi, il ne faut donc pas s’attendre à ce que le Conseil fédéral étende à toute la Suisse «l’état de nécessité» du Tessin, comme l’a fait son Conseil d’Etat mercredi dernier: interdiction de toutes les manifestations de plus de 50 personnes, fermeture des cinémas, discothèques, piscines et salles de fitness, suspension aussi des cours dans les écoles post-obligatoires jusqu’au 29 mars.

Jeudi en fin de matinée, l’OFSP a fait savoir qu’il n’était pas question d’instaurer «une urgence nationale». Il s’est vu contraint de préciser cela après les propos tenus par Daniel Koch, son chef de la division des maladies transmissibles, sur les ondes de la radio alémanique SRF. Celui-ci avait déclaré que «les mesures prises à l’échelle du Tessin seront probablement étendues à toute la Suisse». La Suisse se trouve toujours dans une «situation particulière», souligne cet office, et non dans une «situation extraordinaire», le stade le plus grave de l’épidémie.

Si la Suisse n’est pas encore dans ce degré de gravité relevant de l’exceptionnel, elle y entrera un jour. Dans ce cas de figure, la principale chose qui change est la répartition des compétences. Le Conseil fédéral prend totalement la direction des opérations. Or, si jusque-là il a déjà pris certaines responsabilités, il a laissé une marge de manœuvre non négligeable aux cantons. Celle-ci devrait sensiblement se réduire à l’avenir. Sous la Coupole, cela ne fait pas l’ombre d’un doute. «Par ses propos, Daniel Koch prépare la population suisse à de nouvelles mesures plus draconiennes», commente le conseiller national Michel Matter (Vert’libéraux/GE). Le médecin et vice-président de la FMH, qui mercredi encore en appelait avant tout à des mesures proportionnées tablant aussi sur la responsabilité individuelle, a changé d’avis: «Le jeu de dominos de l’épidémie s’accélère et il faut s’attendre à une extension de l’état de nécessité», ajoute-t-il.

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«Attention à la récession»

Au Conseil national, les avis divergent à propos du durcissement des mesures. Marco Romano (PDC/TI) les applaudirait. «L’état de nécessité appliqué à toute la Suisse supprimerait les différences dans les plans d’action des cantons. Arrêtons de considérer que la situation est particulière au Tessin. Le problème est national», s’échauffe le résident de Mendrisio, dont la commune s’apprête à fermer aussi toutes les écoles obligatoires. Au Tessin, le taux d’absentéisme des élèves – dont les parents sont très désécurisés – est déjà passé à 20%.

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Tout autre son de cloche chez Olivier Feller (PLR/VD). «L’état d’urgence appliqué dans toute la Suisse me paraît une mesure disproportionnée, car elle aurait des répercussions économiques majeures. Une récession serait alors inévitable», réagit-il. Mais le Vaudois se refuse à ne prendre en compte que l’aspect économique. «Par leurs mesures, les autorités isolent les personnes âgées confinées dans leur appartement. Pour préserver leur santé physique, ne sommes-nous pas en train de porter préjudice à leur équilibre émotionnel?» interroge-t-il.

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Si le Conseil fédéral décide d’interdire toute manifestation de plus de 300 personnes, le parlement devra immédiatement se poser la question de savoir s’il poursuit sa session de printemps, qui dure encore une semaine. Théoriquement, il devrait abréger l’exercice, car les deux Chambres comptent 246 élus, nombre auquel il faut ajouter les employés de leurs services et les représentants des médias. Mais les principaux partis ne veulent pas renoncer à siéger. «Nous ne pouvons pas dire à la population de continuer à travailler alors que nous arrêtons la session», estime le chef du groupe socialiste Roger Nordmann. Martin Candinas (PDC/GR) est encore plus péremptoire: «Ce serait un très mauvais signal. Nous nous protégeons contre le coronavirus alors que le personnel médical se bat au front de l’épidémie en multipliant les heures supplémentaires. C’est une question de crédibilité des institutions», résume-t-il.