Le Conseil fédéral ne le dit pas ainsi. Mais dans les faits, il a bel et bien renoncé ce mercredi au principe d’une aide d’urgence aux médias que Simonetta Sommaruga avait proposé au collège voici une semaine en raison du coronavirus. La cheffe du Département fédéral de l’environnement, des transports, de l’énergie et de la communication (DETEC) avait ficelé un paquet de mesures pour quelque 80 millions de francs qui n’a pas trouvé grâce devant le collège. Celui-ci promet en revanche d’accélérer le projet d’aide structurelle aux médias qui devrait être présenté à fin mai prochain.

Le 1er avril dernier, Simonetta Sommaruga a convoqué dans son bureau les présidents des associations faîtières d’éditeurs, dont Pietro Supino pour Schweizer Medien et Thierry Mauron pour Médias Suisses. Elle a souligné que la décision du Conseil fédéral n’était pas dirigée contre la presse, mais motivée par le souci de ne pas privilégier un secteur économique par rapport à un autre. Comme toutes les autres entreprises, les médias peuvent bénéficier des béquilles prévues, notamment le recours au chômage partiel et les crédits «Covid-19» garantis par la Confédération.

Recettes publicitaires en chute libre

«Oui, nous sommes déçus», déclare Thierry Mauron. «Je peux comprendre que le Conseil fédéral ne veuille pas mettre le pied dans un engrenage délicat. Mais le gouvernement devrait aussi se demander comment il communiquerait sans nos médias dans ce contexte de crise. Nous faisons nous aussi un travail de service public qui mérite d’être soutenu.»

Thierry Mauron a remis à la présidente de la Confédération les résultats d’un sondage que son association vient de réaliser à fin mars auprès de ses 38 membres. Des 20 réponses reçues, il ressort que 60% des journaux disent avoir perdu plus de 50% de leurs revenus publicitaires dans leur édition imprimée. Et les chiffres auraient encore été plus alarmants si le sondage avait été effectué à fin avril. Tous les titres ont déjà introduit le chômage partiel ou envisagent de le faire.

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Records d'audience

Seules bonnes nouvelles dans ce sombre tableau: 40% des journaux romands ont enregistré une hausse de leur nombre d’abonnés depuis le début de la pandémie, même si les recettes supplémentaires ne compensent largement pas les pertes enregistrées sur le front publicitaire. Sur les sites internet, la hausse de l’audience est encore plus marquée.

C’est bien le drame du paysage médiatique actuel. «Jamais la presse n’a été aussi nécessaire dans le débat public grâce à une information très professionnelle de qualité, mais jamais elle n’a été aussi menacée dans son existence», résume Daniel Hammer, secrétaire général de Médias Suisses.

Ces titres souvent régionaux auxquels le lectorat reste très attaché se battent pour que survive la diversité du paysage médiatique. «Nous naviguons à vue et gérons l’urgence en ce moment. Nous avons besoin d’une aide», déclare Sébastien Voisard, directeur du Quotidien Jurassien, qui tire à 18 000 exemplaires et emploie 120 collaborateurs. A Yverdon, La Région Nord vaudois, où travaillent 20 personnes, a dû procéder à trois licenciements et a supprimé deux de ses cinq éditions hebdomadaires. Elle a aussi sollicité un crédit Covid. «S’il n’y a pas de casse supplémentaire, nous devrions survivre jusqu’en septembre, date à laquelle j’espère que nous assisterons à un retour progressif à la normale», témoigne pour sa part Philippe Dubath, président du conseil d’administration.

Tabler sur l’aide structurelle

Et maintenant? Les éditeurs tablent désormais sur le parlement pour qu’il avalise au pas de charge, si ce n’est une aide d’urgence, du moins un soutien structurel durable. Il s’agit là d’un projet déjà dans le pipeline du DETEC: au total quelque 80 millions par année, dont 50 millions pour des médias offrant du contenu payant en ligne et 20 millions de rabais en plus pour abaisser le prix de la facture postale. Le parlement pourrait y ajouter plusieurs dizaines de millions en subventionnant tout ou partie de la distribution matinale des journaux.

L’idée d’une aide ponctuelle en raison du coronavirus semble définitivement enterrée. Plusieurs élus confient qu’ils préfèrent ne pas compromettre l’aide structurelle, qui pourrait être sous toit cette année encore et libérée dès 2021. «Les médias prouvent en ce moment qu’ils jouent un rôle essentiel dans notre démocratie», souligne Matthias Aebischer (PS/BE). De son côté, Sébastien Voisard saluerait bien sûr ce qu’il appelle une «bouffée d’oxygène». «Mais si l’on veut vraiment soutenir le journalisme à long terme, alors il faut envisager une aide directe aux médias.»