Filiation

Le Conseil fédéral dans le sang: de Leon à Eveline Widmer-Schlumpf

Disparu en 2012, Leon Schlumpf avait été élu au Conseil fédéral en décembre 1979; sa fille, 28 ans plus tard. En 2009, «Le Temps» les avaient rencontrés dans le bureau de la ministre, à Berne. Archive

Ces deux-là se ressemblent décidément beaucoup. Et pas seulement parce qu’ils aiment jouer de l’accordéon. Mais l’un se confie davantage que l’autre: le père. Conseiller fédéral de 1980 à 1987, Leon Schlumpf se souvient avec émotion de l’élection de sa fille au gouvernement le 12 décembre 2007, dans des circonstances pour le moins particulières. «J’étais devant ma télévision le matin tôt. Quand j’ai entendu son nom, j’ai tout de suite appelé ma femme, qui dormait encore.» Il pensait qu’Eveline récolterait tout au plus 60-70 voix au premier tour face à Christoph Blocher. Sa surprise fut donc grande lorsqu’elle a été élue.

Eveline Widmer-Schlumpf n’a accepté son élection que le lendemain. Le soir de ce fameux 12 décembre, elle s’est rendue, avec son mari, chez ses parents à Felsberg (GR). La rencontre a duré une petite demi-heure. «Elle ne m’a demandé aucun conseil», glisse le père. «La décision, je l’ai prise seule. J’ai pesé les pour et les contre. Le lendemain, quand je suis partie à Berne, seul mon mari était au courant de mon choix. Même mes trois enfants ne savaient pas», souligne la conseillère fédérale.

Au moment de l'élection, une inquiétude

Le 13, Leon Schlumpf était cette fois devant son téléviseur avec son épouse. Ils n’ont pas fait le déplacement à Berne, la mère d’Eveline Widmer-Schlumpf étant de santé fragile. «L’idée que notre fille accepte son élection et s’éloigne de Felsberg l’inquiétait», confie Leon Schlumpf.

Une séparation difficile à vivre après le décès d’une autre fille en 1983 dans un accident de voiture. Le drame a beaucoup marqué la famille, très soudée. A Felsberg, Eveline habite d’ailleurs toujours à un jet de pierre de ses parents. Comme son autre sœur.

Une des deux filles de la nouvelle conseillère fédérale avait aussi des craintes que la nouvelle fonction de sa mère ne l’éloigne des siens. «C’est vrai, témoigne la cheffe de Justice et police, avec les pressions, les chantages et les ultimatums de l’UDC, mes cinq premiers mois au gouvernement ont été difficiles à vivre. Mais malgré mon agenda chargé, je me fais un point d’honneur de consacrer beaucoup de temps à mes proches.»

Je menais déjà ma propre vie. Je ne suivais donc la carrière de papa que de loin

A-t-elle elle-même souffert de l’absence de son père lorsqu’il était conseiller fédéral? Pas vraiment. Elle avait 23 ans au moment de son élection. «J’avais déjà quitté le nid familial. J’étais étudiante à Zurich, où vivait et étudiait aussi mon futur mari. Je menais déjà ma propre vie. Je ne suivais donc la carrière de papa que de loin.» Elle faisait d’ailleurs tout pour ne pas être identifiée à son père, pour ne pas passer pour «la fille de Leon Schlumpf». «Beaucoup ne le savaient d’ailleurs même pas. Et c’était bien comme ça.»

Une complicité qui saute aux yeux

Tout au long de l’entretien, la conseillère fédérale insiste beaucoup sur son indépendance. Si sa complicité avec son père de 84 ans saute aux yeux, si ces deux-là s’adorent à n’en point douter, elle tient à montrer qu’elle n’a jamais cherché à suivre l’exemple paternel. C’est clair, elle tenait à tracer sa propre voie. Même si la politique s’invitait souvent lors des repas familiaux. «Avant de faire de la politique, je voulais devenir médecin. Puis j’ai choisi le droit. Je me voyais bien faire carrière dans un tribunal.»

Le père acquiesce. Pourtant, comme lui, sa fille est avocate; comme lui elle a adhéré à l’UDC; comme lui elle est entrée au Grand Conseil grison puis au Conseil d’Etat; enfin elle a accédé, comme lui, au Conseil fédéral. Léon Schlumpf assure qu’il n’a jamais cherché à l’influencer. D’ailleurs, dit-il, il a vendu son cabinet d’avocats alors qu’elle était en train de terminer sa scolarité, sans rien lui dire. Précisément pour qu’elle ne se sente pas obligée de le reprendre.

Voilà quelque chose que je lui ai transmis. Je voulais moi-même devenir historien.

C’est l’histoire qui passionnait la conseillère fédérale quand elle était petite. Leon Schlumpf se souvient: «Voilà quelque chose que je lui ai transmis. Je voulais moi-même devenir historien. Chaque dimanche, nous allions nous promener en forêt. Et je lui parlais de personnages de la Seconde Guerre mondiale. Churchill, Hitler, Mussolini, Staline… Elle avait 11, 12 ans et adorait ça. Elle a au moins hérité ça de moi…» Il regarde sa fille avec tendresse. Elle vient pourtant de lui retirer un peu brusquement des doigts le petit pot de crème à café qu’il triturait.

Pour sa thèse de doctorat sur le droit des médias, Eveline Widmer-Schlumpf s’est intéressée de près aux radios pirates, à leur fonctionnement, à la manière dont elles parvenaient à trouver un nouveau moyen d’être diffusées après avoir été détectées. Cela alors que papa luttait sans grand succès contre Radio 24, la radio pirate de Roger Schawinski, perchée en Italie sur le Pizzo Groppera. Leon Schlumpf dut finalement se résoudre, en 1984, à autoriser l’établissement de radios privées concurrentes de la radio publique.

«A l’époque, elle ne m’a jamais parlé de son doctorat, elle ne m’a jamais demandé le moindre avis sur la question…», confie-t-il, enfoncé dans le canapé blanc du bureau de sa fille. «J’ai découvert plus tard que j’avais eu droit à quelques citations en notes de bas de pages…» Il rit.

«Jamais imaginé» qu'elle deviendrait conseillère fédérale

Non, assure Leon Schlumpf, il n’a jamais imaginé qu’Eveline serait un jour conseillère fédérale. «Je ne l’avais d’ailleurs jamais pensé pour moi-même non plus.» Le «hasard», déjà? C’est le poste de surveillant des prix, dont il avait pourtant combattu la création comme parlementaire, qui a servi de tremplin à Leon Schlumpf pour le Conseil fédéral. Il a ensuite été élu en 1979, au premier tour, contre l’UDC bernois Werner Martignoni alors éclaboussé par une affaire de caisses noires.

Si Eveline Widmer-Schlumpf se défend d’avoir subi l’influence de son père, ont-ils un style politique similaire, la même manière de gérer un département, de gouverner? Elle: «Demandez-le à mon père.» Lui: «J’étais connu pour relire très méticuleusement les rapports de mes collaborateurs, analyser chaque virgule, corriger le style. Comme juriste, j’aimais la précision. Mais du coup on me reprochait souvent d’être trop tatillon. Ma fille n’a-t-elle pas un peu hérité de ce défaut-là?» Elle ne le contredit pas.

Les attaques sont aussi devenues plus féroces au niveau des partis politiques.

Leon Schlumpf vit-il aujourd’hui difficilement les attaques des médias contre sa fille? «On doit s’y faire. J’ai moi-même dû affronter beaucoup de critiques, notamment lorsque je défendais le besoin de construire la centrale nucléaire de Kaiseraugst. Mais les médias étaient moins agressifs. Les attaques sont aussi devenues plus féroces au niveau des partis politiques.»

Inutile de dire qu’il a particulièrement mal vécu la cabale de l’UDC contre sa fille, qui s’est terminée par l’exclusion de la section grisonne. Une plaie difficile à cicatriser puisqu’il était un des fondateurs de l’UDC Suisse en 1971 et qu’il a même rédigé le programme du parti sept ans plus tard.

Père et fille ont le cuir épais

Mais le père comme la fille ont le cuir épais. Et la tête dure. Leon Schlumpf, qui a aussi appris à encaisser les coups comme footballeur et hockeyeur, se souvient d’une anecdote: «Quand j’étais surveillant des prix, quelqu’un m’a dit un jour: «Monsieur Schlumpf, si on vous tape avec un marteau sur la tête, vous n’aurez pas le crâne fissuré mais seulement les pieds plats!» Cette maxime pourrait aussi s’appliquer à ma fille. Mais cela ne nous empêche pas d’être à l’écoute des autres.»

Unique, cette filiation au Conseil fédéral? Pas tout à fait. Le 14 décembre 1893, le radical vaudois Eugène Ruffy est devenu conseiller fédéral, alors que son père l’avait été entre 1868 et 1869. Mort en décembre 1869, Victor Ruffy n’a en revanche pas pu assister à l’élection de son fils au gouvernement.

En grattant un peu plus, on retrouve même un petit air de famille entre Eveline Widmer-Schlumpf et son père le jour même de leur élection. Père et fille ont commis une petite boulette ce jour-là. Après avoir prêté serment comme il se doit, Leon Schlumpf a tourné les talons trop tôt. Il a dû être rappelé pour prononcer la fameuse phrase: «J’accepte mon élection.»

Pour sa fille, c’est le contraire qui s’est passé. Elle a été un peu trop prompte à dire «Je le jure». Et a dû s’y prendre à deux fois. Elle se souvient: «Le chef de file de l’UDC aux Chambres venait de prendre la parole [pour dire que Samuel ­Schmid et elle ne faisaient plus partie du groupe parlementaire]. C’était un moment difficile à passer. Je voulais l’avoir derrière moi.»


Leon Schlumpf, les dates-clés

3 février 1925: Naissance à Felsberg (GR).

1955: Entre au Grand Conseil qu’il préside en 1964/65.

1966-1974: Conseiller d’Etat et conseiller national.

1971: Création de l’UDC, née de la fusion du PAB et des Partis démocratiques de Glaris et des Grisons. Il en est un des principaux artisans.

1974-1979: Siège au Conseil des Etats. En 1974, devient le préposé fédéral à la surveillance des prix. Ce poste lui sert de tremplin pour le Conseil fédéral.

5 décembre 1979: Est élu au Conseil fédéral. Hérite du Département des transports et de l’énergie.

1984: Préside la Confédération. Il reçoit notamment le pape.

12 août 1987: annonce sa démission pour la fin d’année.

7 juillet 2012: décès à Coire.



Eveline Widmer-Schlumpf, les dates-clés

16 mars 1956: naissance à Felsberg (GR).

1990: doctorat à l’Université de Zurich après des études de droit.

1991 – 1997: présidente du tribunal d’arrondissement de Trin (GR).

1989 – 1998: vice-présidente de l’UDC grisonne.

1994 – 1998: membre du Grand Conseil.

1998:  première femme à être élue au gouvernement grison, qu’elle préside en 2001 et 2005. Hérite du Département des finances

Septembre 2001 à 2007: préside la Conférence des directeurs cantonaux des finances.

12 décembre 2007: Election au Conseil fédéral. Dirige le DFJP, puis prendra les Finances.

1er novembre 2008: fondation du PBD.

28 octobre 2015: annonce de son retrait du Conseil fédéral.

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