Le Conseil national va se choisir lundi un président quelque peu marginal. Archétype du radical de gauche romand, le Vaudois Yves Christen est pratiquement, avec son compatriote Yves Guisan, le dernier représentant de son espèce aux Chambres fédérales. Il a été, en 1996, le sauveur d'un Parti radical vaudois en train de sombrer, traumatisé par ses échecs électoraux et l'effondrement d'une culture politique où personne n'osait même imaginer contester sa prééminence. C'est lui qui a conduit le «grand vieux parti» désemparé sur la voie des réformes de structures, du recentrage et d'une attitude moins méprisante envers les autres formations politiques. Avec Yves Christen, les radicaux vaudois ont fait une cure d'humilité et d'ouverture. Il a réussi à donner une nouvelle image non seulement du parti, mais de la façon de faire de la politique. Aux vieux caciques engoncés succédait un président jeune, dynamique, souriant et non conformiste. Son amitié avec son collègue à la Municipalité de Vevey mais adversaire politique, le socialiste Pierre Chiffelle, aujourd'hui conseiller d'Etat, tranchait avec les habitudes de la classe politique vaudoise. La vieille garde a toujours considéré avec une extrême suspicion les positions du syndic de Vevey, jugé beaucoup trop à gauche et démagogue, mais elle n'avait pas d'autre choix que de laisser faire, en critiquant amèrement le président dans les coulisses. Malheureusement pour Yves Christen, l'aggiornamento de son parti ne s'est pas traduit par un ressaisissement dans les urnes, bien au contraire. Lors des dernières élections cantonales, les radicaux vaudois essuyaient même l'une des plus cuisantes défaites de leur histoire. Yves Christen a cédé en août dernier la présidence du parti à un successeur plus proche de la majorité conservatrice du parti, incarnée notamment par l'ancien conseiller d'Etat et conseiller national Charles Favre.

Mais l'étoile d'Yves Christen avait déjà pâli avant que les radicaux vaudois ne perdent dix sièges au Grand Conseil en mars dernier. Il avait sorti les radicaux du gouffre, et c'est justement ce que ceux-ci n'ont pas pardonné à un président qui a toujours senti un peu le soufre. C'est ainsi qu'il a été beaucoup plus populaire auprès de l'opinion publique que dans les rangs de ses camarades de parti. Il y avait dans sa volonté de réformer et d'ouvrir le parti une forme d'angélisme qui l'a empêché de se battre à armes égales avec ses adversaires. La situation financière et politique chaotique du canton de Vaud ne lui a pas permis non plus d'incarner ses visions dans la réalité. Dès cet été, l'aile conservatrice a repris le dessus et il ne reste pas grand-chose du passage d'Yves Christen.

Il a connu un parcours un peu semblable sur le plan fédéral, où il fut lors de la précédente législature l'une des grandes figures de l'aile réformatrice romande du Parti radical. Là aussi, il lui a manqué l'instinct du tueur et le surcroît d'ambition qui seuls permettent de laisser une trace. La fronde des radicaux romands a longtemps été fondée sur leurs positions proeuropéennes. Elle a décliné parallèlement au mouvement proeuropéen pour se résumer en gémissements stériles contre l'arrogance des Alémaniques. Le départ des intellectuels protestataires tels que Peter Tschopp et Gilles Petitpierre l'a laissée sans force. Sans se rallier à l'aile droite alémanique du parti, une majorité des Romands ont fini par «faire avec». Et Yves Christen a quant à lui fini par se retrouver isolé à la gauche du parti.

La présidence du Conseil national vient à point honorer aujourd'hui l'engagement d'un véritable humaniste, d'un homme de trop bonne volonté qui aura toutefois eu le courage de rester vaille que vaille fidèle à une vision intégratrice et réconciliatrice de la politique.