Le projet d’aide structurelle aux médias n’est pas encore sous toit. Ce jeudi 10 septembre, le Conseil national a renvoyé le paquet de mesures à sa Commission des transports et des télécommunications (CTT), qui tentera de travailler vite pour que le dossier revienne en plénum durant la session de décembre. Mais selon toute vraisemblance, les médias ne profiteront pas de cette aide avant 2022. Ils en sont les premiers responsables, selon plusieurs députés qui s’expriment en aparté, soucieux de ne pas se fâcher avec eux: «En Suisse alémanique, les éditeurs ne savent pas ce qu’ils veulent», déplorent-ils.

Tout semblait pourtant bien parti. En avril dernier, en raison de la crise du coronavirus, le Conseil fédéral et sa ministre de la Communication, Simonetta Sommaruga, avaient avancé le calendrier d’un projet d’aide structurelle aux médias, qu’ils ont axé sur trois piliers: une aide indirecte par le biais d’un rabais postal étendu de 30 à 50 millions sur la distribution; des mesures en faveur de la formation et des agences de presse pour près de 30 millions; et enfin, une nouvelle loi sur les médias en ligne pour 30 millions de francs. En juin dernier, le Conseil des Etats s’était même montré plus généreux en accordant 40 millions de plus pour subventionner aussi la distribution matinale des journaux.

Féroce bataille en coulisses

Ce qui a mis le feu aux poudres? Un rapport complémentaire de l’Office fédéral de la communication (Ofcom), qui a esquissé la manière dont la Confédération pensait soutenir les médias en ligne. Ce gâteau de 30 millions attise toutes les convoitises, aussi bien celles des pure players – soit les diffuseurs de contenus n’étant présents que sur le web – que celles des médias traditionnels. Or, l’Ofcom a prévu un tarif dégressif afin de favoriser les petits médias, dans l’esprit de maintenir un paysage médiatique aussi diversifié que possible. Ceux-ci pourraient être subventionnés à raison de 80% si leur chiffre d’affaires n’excède pas 100 000 francs sur internet. Quant aux gros éditeurs alémaniques, qui, eux, jonglent avec les millions, voire les dizaines de millions, ils ne toucheraient plus que 10%, voire 2,5% de leur chiffre d’affaires.

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Les deux dirigeants de l’association faîtière Schweizer Medien, Pietro Supino (TX Group) et Peter Wanner (CH Media), ont alors tiré la sonnette d’alarme. Voici deux mois, devant la CTT du Conseil national, ils avaient promis juré «que le paquet d’aides était bon et que l’important était désormais d’aller vite». Mais quelques jours avant la session du Conseil national, les voilà qui critiquent soudain l’aide aux médias en ligne, jugeant le projet «encore inabouti». Ils alertent les partis pour leur demander de scinder le paquet du Conseil fédéral en deux: d’abord l’aide à la presse, tandis que le soutien aux médias en ligne doit être repensé. Mais leur attitude provoque la colère des petits médias, qui se désolidarisent des grands éditeurs alémaniques.

Le centre gauche s’impose

Le débat du Conseil national n’a fait que refléter cette féroce bataille de coulisses. Outre les farouches détracteurs de toute aide, comme Gregor Rutz (UDC/ZH), qualifiant tout le paquet de «folie absolue», la droite a voulu fractionner le projet, tandis que la gauche, unie derrière une proposition d’Isabelle Pasquier-Eichenberger (Les Verts/GE), a tenu à traiter le dossier dans sa globalité. Arbitres de la situation, les Vert’libéraux et le PDC ont fait pencher la balance en faveur du centre gauche. Martin Candinas (PDC/GR) en a appelé à la sportivité des grands éditeurs. «Vous allez tout de même toucher la moitié de ces 30 millions.»

La droite est «déçue», pour reprendre le terme du rapporteur de la commission, Frédéric Borloz. «Nous allons perdre du temps, ce d’autant plus que nous devons encore nous assurer que l’aide aux médias en ligne est conforme à la Constitution», a-t-il déclaré. Pour sa part, la gauche est satisfaite. «Nous ne pouvons pas favoriser la transition numérique des médias sans traiter des contenus en ligne. Ce serait un projet du siècle passé», remarque Matthias Aebischer (PS/BE). Pour ce dernier, le retard pris par le dossier n’est pas dramatique. Il est prêt à tendre la main aux éditeurs. «Nous devrons rediscuter avec eux et corriger quelque peu le tarif dégressif des aides en ligne d’ici à la session de décembre prochain.»