Parler de «politique familiale» a longtemps été considéré pratiquement comme une hérésie en Suisse. De longue date, on a considéré que les pouvoirs publics avaient à se mêler le moins possible de la manière dont s'organisent les familles, et surtout la Confédération. L'exception étant l'assurance maternité, qui – très symptomatiquement – n'est toujours pas concrétisée.

Dans ce contexte, il n'est pas galvaudé de qualifier d'historique ce qui s'est passé mercredi devant le Conseil national, même si les jeux sont encore loin d'être faits. La Chambre du peuple a ainsi décidé de lancer une vaste offensive nationale pour promouvoir la création de crèches et autres places d'accueil pour les enfants. Jusqu'à 100 millions de francs seront injectés à ce titre chaque année durant dix ans. Les projets d'infrastructures pour l'enfance peuvent espérer bénéficier d'une aide financière couvrant jusqu'à un tiers de leur budget annuel, et ce durant les deux premières années d'exploitation.

La proposition, qui émane de la socialiste zurichoise Jacqueline Fehr, a été acceptée à une majorité si large qu'elle n'a même pas fait l'objet d'un décompte. Seuls les libéraux et l'UDC ont voté contre. Ce large soutien n'est pas une véritable surprise dans la mesure où l'Union patronale suisse (UPS) avait admis ces dernières semaines le bien-fondé de cette mesure pour encourager les femmes devenant mères à ne pas tourner le dos définitivement au monde du travail.

Personne ne croyait en revanche réellement aux chances devant le Conseil national de l'acceptation du modèle d'allocations familiales complémentaires dit «tessinois». S'ils sont désormais convaincus que des mesures publiques sont souhaitables dans les cantons et les communes pour faciliter la vie des femmes, les milieux économiques restent en revanche opposés à toute solution fédérale. Proposé conjointement par Jacqueline Fehr et la présidente de Pro Familia, Lucrezia Meier-Schatz (PDC/SG), le modèle tessinois a pourtant fini par passer avec 98 voix contre 75. Cet instrument, qui existe outreGothard depuis trois ans, prévoit une aide ciblée aux familles les plus nécessiteuses. Plutôt que de devoir aller frapper à l'assistance sociale (ce que beaucoup renoncent à faire par crainte d'être stigmatisées socialement), ces familles se voient ouvrir un droit à des prestations complémentaires (PC), par analogie à ce qui existe déjà pour les bénéficiaires de l'AVS dont la rente ne suffit pas à couvrir le minimum vital.

Travail de sape

Ce résultat surprise s'explique avant tout par l'attitude des députés PDC. Ceux-ci ont voté pratiquement en bloc avec la gauche pour le modèle tessinois. Y compris l'aile économique et conservatrice du parti, qui, il y a moins d'un an, avait contribué de manière décisive à l'échec de justesse d'un projet similaire.

Ce revirement est imputable en particulier au travail de sape effectué en coulisses par Lucrezia Meier-Schatz à l'intérieur de son parti. Encore opposé aux allocations complémentaires nationales il y a un an, le président du PDC, Adalbert Durrer, en a ainsi été mardi l'un des avocats les plus vibrants lors de la séance du groupe parlementaire. Les partisans du modèle tessinois ont toutefois profité aussi d'une conjonction de circonstances favorables. En cette période de turbulences, le PDC est manifestement mû par un souci de resserrer les rangs, ou du moins d'afficher une certaine unité vis-à-vis de l'extérieur. En outre, alors qu'il vient de décider de lancer le référendum contre le régime du délai en matière d'IVG au nom de la protection de la vie préfœtale, il était difficile au PDC de ne pas soutenir aussi un système d'allocations susceptible de dissuader certaines femmes démunies d'avorter.