Le débat sur la réduction du temps de travail n'est pas d'actualité en Suisse. C'est du moins ce qu'affirme le Conseil fédéral et le National a dit clairement jeudi qu'il ne pensait pas autrement: il a rejeté par 93 voix contre 50 l'initiative populaire de l'Union syndicale suisse (USS) demandant l'inscription des 36 heures hebdomadaires dans la Constitution fédérale. Dans la foulée, il a enterré l'idée d'un contre-projet proposée par la minorité, emmenée par Lucrezia Meier-Schatz (PDC/SG): celle-ci entendait charger la commission d'élaborer une réforme de la loi sur le travail allant dans le même sens, afin d'offrir une alternative à l'intervention dans la Constitution.

Lancée durant la crise économique, l'initiative «Pour une durée du travail réduite» avait pour objectif originel la diminution du chômage. Elle propose que la durée du travail annuel soit limitée à un maximum de 1872 heures – soit une moyenne de 36 heures hebdomadaires –, et que leur nombre ne puisse pas dépasser 48 heures par semaine. Les heures supplémentaires ne peuvent pas être accumulées au-delà de 100 heures par année. Le projet prévoit en outre que cette réduction du temps de travail se fasse par paliers, à raison de 52 heures de travail en moins chaque année. Cette révolution ne doit toutefois pas provoquer de réduction de salaires – sauf pour les revenus supérieurs à 150% du salaire moyen. Afin que les entreprises n'en pâtissent pas trop, l'initiative propose que la Confédération les subventionne, pour autant qu'elles réduisent le temps de travail de plus de 10% par année d'une part, et qu'elles s'engagent auprès de Berne et des syndicats à ne pas supprimer de postes.

Quatre heures durant, les parlementaires se sont succédé à la tribune pour marteler les mêmes arguments. Au sein des partis bourgeois, les reproches à l'égard de cette proposition sont nombreux, la plupart anticipant d'ailleurs ceux que Pascal Couchepin devait développer plus tard. Pour commencer, le texte de l'USS est jugé désuet: «Il s'agissait de réduire le taux de chômage et désormais c'est fait», estime Pierre Triponez (rad./BE), par ailleurs directeur de l'Union suisse des arts et métiers (USAM). Elle présente aussi le défaut de vouloir inscrire dans la Constitution une règle qui ne laisse aucune souplesse: «L'état du marché n'est pas le même dans tous le secteurs professionnels» a relevé de son côté Jean-Philippe Maitre (PDC/GE), rapporteur de la commission. Mieux vaut donc laisser l'affaire entre les mains des partenaires sociaux. Le chef du groupe PDC a également émis une autre critique qui fut reprise à maintes reprises par les représentants de la droite: la hausse de chômage que ce projet pourrait paradoxalement provoquer. «Les machines se substitueront aux métiers manuels.» Quant aux professions qualifiées, il annonce qu'elles verront les salaires baisser. Or, affirme, Pierre Triponez, «A choisir, les Suisses préfèrent des salaires plus élevés. Les loisirs, ça coûte cher.»

Bienfaits pour l'égalité

A gauche, on reconnaît volontiers que, même si l'emploi reste un objectif de la démarche, le temps l'a rendu moins primordial. Mais en ce 8 mars dédié à la femme, beaucoup ont insisté sur les bienfaits d'une telle méthode sur l'égalité des sexes. L'argument de la qualité de la vie a aussi été beaucoup avancé. La recrudescence des maladies liées au stress notamment – le député socialiste (SG) et président de l'USS, Paul Rechsteiner, insistant sur les coûts qu'elles induisent – a été évoquée par plusieurs parlementaires socialistes ou écologistes. Pour Pierre-Yves Maillard (soc./VD), il s'agit aussi par ce biais de rendre aux salariés ce qui leur est dû: «C'est bien la première fois que j'entends parler de hausse de salaire de ce côté-là de l'hémicycle, a lancé le Vaudois à l'attention de Pierre Triponez. Le hic, c'est que la hausse promise et attendue par les salariés depuis la reprise ne vient pas. D'une façon ou d'une autre, argent ou heures de travail, il est temps de respecter les engagements pris.»

Il fut aussi abondamment question de comparaison internationale. L'exemple français des 35 heures fut ainsi cité à plusieurs reprises, tant par les opposants à l'initiative que par ses partisans: les uns y voient la preuve que la réduction du temps de travail ne résout rien, les autres, au contraire, qu'il s'agit du meilleur moyen de créer des emplois. A cet égard, Anne-Catherine Menétrey-Savary (Verts/VD) s'est emportée contre «le manque d'imagination» qui, selon elle, ressort du message du Conseil fédéral: «Tout se passe comme si, convaincu par les milieux politiques, le gouvernement estimait que rien d'autre n'est possible que ce qui a toujours été.»