Le soufflé est retombé aussi vite qu'il était monté. Après avoir attribué en l'espace de trois semaines le fermage du restaurant du Parc des Eaux-Vives à la Société d'exploitation du Mandarin Oriental-Hôtel du Rhône (Semohr), la Ville de Genève, propriétaire des lieux, renonce déjà à collaborer avec ce futur locataire. C'est le Conseil administratif de la Ville, «unanime», qui l'a annoncé mercredi à la presse. Motif de la rupture: la Semohr n'a pas tenu compte du cahier des charges prévu lors de la mise au concours et s'est avérée «incapable de proposer des plans de transformation conformes aux normes officielles».

Principaux griefs soulevés: alors que le complexe est censé abriter, outre un restaurant gastronomique de 60 places, une brasserie d'environ 100 places, la Semohr entend réduire cet espace «populaire» à 60 places au profit d'une salle de banquets plus grande. «Ce restaurant doit être ouvert à tous les Genevois et non pas réservé à des privilégiés», s'offusque Pierre Muller, conseiller administratif en charge du dossier. La Ville de Genève s'inquiète aussi de «la cuisine, qui devait être aménagée à hauteur de 600 000 francs par le nouveau locataire, mais qui se résume à des chauffe-plats. On ne peut tout de même pas considérer le restaurant du Parc des Eaux-Vives comme une simple annexe de l'Hôtel du Rhône», déplore le conseiller administratif de l'Alliance de gauche, Christian Ferrazino.

Pour Pierre Muller, cette manière de procéder n'est pas sérieuse. «L'architecte de la Semohr, qui a effectué les esquisses à Hongkong, a remodelé l'édifice dans un style Moulinsart», ironise le magistrat libéral, qui fustige la «désinvolture» du partenaire sélectionné par la municipalité. Christian Ferrazino relativise néanmoins cette déconvenue: «Mieux vaut être déçu aujourd'hui que de connaître une catastrophe demain.» Il n'empêche. La volonté de l'exécutif de la Ville de rouvrir le restaurant d'ici à l'été prochain, avant que débute la grande foire Télécom, apparaît comme totalement illusoire.

Le jour de la décision municipale, le 4 septembre dernier, Pierre Muller ne cachait pourtant pas son optimisme (Le Temps du 5 septembre): «Les responsables du Mandarin Oriental-Hôtel du Rhône ont deux avantages. Ils ont les moyens financiers nécessaires et nous les connaissons bien. C'est dire qu'avec eux nous n'aurons pas de soucis.» Aujourd'hui, force est de constater que le dossier s'enlise une nouvelle fois alors que la Ville investit quelque 4 millions de francs pour les travaux de restauration initiés à la fin juillet. Cet épisode n'est cependant pas le premier de la longue saga du restaurant, situé sur l'un des plus beaux sites de l'agglomération genevoise. Endommagé par un incendie en avril 1999, il avait par la suite été l'objet d'une interminable querelle judiciaire entre la Ville et les locataires. Il n'a plus été loué depuis. En juillet, la nouvelle mise au concours pour attribuer le fermage du complexe avait déjà suscité une vaste polémique. Particulièrement limité dans le temps (trois semaines), le concours avait été jugé «biaisé» par plusieurs des onze candidats. Après ce couac, les Genevois ne vont pas manquer de soulever une série de questions. Dans la perspective des élections municipales du printemps prochain, Pierre Muller pourrait bien faire face à une série d'attaques sur la manière peu convaincante dont il a géré l'affaire. Candidat officiellement plébiscité par son parti, mais secrètement contesté par plusieurs militants, il court un risque patent: celui de s'engluer dans un dossier que ses opposants politiques ne vont certainement pas enterrer.