«Je réfute totalement les accusations proférées contre moi, mais j'ai décidé de me récuser.» Claude Grandjean, directeur de la justice et de la police, jette l'éponge, ou plutôt le boulet, que représentait pour lui le dossier Paul Grossrieder. Mis au bénéfice du doute, l'ex-chef de la brigade des stupéfiants, arrêté le 20 mars 1998, a été acquitté le 4 juillet 2000 par le Tribunal de la Sarine à la suite des accusations de corruption passive et de relations sexuelles avec une personne prévenue. Le délai de recours contre cette décision pénale, du ressort du procureur Anne Colliard Arnaud, n'est pas encore échu.

L'Etat, en tant qu'employeur, et Claude Grandjean, en tant que supérieur hiérarchique, ont ouvert une enquête disciplinaire en mars 1998, toujours pendante. Le gouvernement tarde à décider, sur la base d'un dossier qui repose principalement sur l'expertise de janvier 1999 de la juriste neuchâteloise Barbara Ott, de licencier ou de réhabiliter totalement ou partiellement Paul Grossrieder, dont l'avocat présente en outre une facture de plusieurs centaines de milliers de francs à l'Etat à titre de dédommagement et de compensation de salaire.

Mardi, le gouvernement s'est prononcé sur des questions de procédure et il a pris acte de la récusation de Claude Grandjean. André Clerc, l'avocat de Paul Grossrieder, exigeait cette récusation car il estime qu'en qualifiant l'affaire de «grave» en mars 1998, moins d'une semaine après l'arrestation de Paul Grossrieder, Claude Grandjean a violé la présomption d'innocence de l'officier de police.

L'impartialité nécessaire

«Mes déclarations reposaient sur des éléments objectifs», précise Claude Grandjean, qui a notamment pu se faire une idée de l'ampleur de l'affaire par un contact avec le Ministère public de la Confédération, chargé, dans un premier temps, d'épauler les juges instructeurs fribourgeois.

Le conseiller d'Etat estime qu'il dispose de l'impartialité nécessaire à la décision administrative. S'il se récuse, c'est pour éviter «le risque d'une nouvelle polémique» et ne pas donner l'occasion au défenseur de Paul Grossrieder de prolonger la procédure par un recours au Tribunal administratif.

Augustin Macheret, directeur de l'Instruction publique et suppléant de Claude Grandjean, reprend donc le dossier Grossrieder. «Je ne l'ai pas encore reçu officiellement. Je vais donc le découvrir et le compléter, le cas échéant, pour pouvoir statuer», précise Augustin Macheret dans un élan de sénateur.

Les décisions ne tomberont donc pas avant plusieurs semaines, d'autant plus que le directeur de l'Instruction publique s'engage en ce moment de manière prioritaire dans la campagne sur le bilinguisme à l'école dans la perspective du verdict populaire du 24 septembre. Cette passation de pouvoir inquiète Paul Sansonnens, président du Parti démocrate-chrétien. «Cela me fait souci. Je ne sais pas comment Augustin Macheret va s'y prendre.» La récusation de Claude Grandjean est généralement bien acceptée par la classe politique.

«Il faut maintenant

en découdre»

«C'est une bonne décision. Elle entraîne un léger retard dans l'examen du dossier mais elle évite de nombreuses attaques et apportera davantage de sérénité», indique Francis Moret, chef du groupe parlementaire socialiste. «C'est une sage décision, ajoute le procureur Anne Colliard. Il faut maintenant en découdre.»

Le sentiment d'impatience face à une affaire qui n'a que trop duré est partagé par plusieurs observateurs. Angelika Sekulic, vice-présidente du Parti démocrate-chrétien, rêve d'un accord à l'amiable entre Paul Grossrieder et l'Etat, qui mettrait un terme aux conflits juridiques. «La récusation de Claude Grandjean présage un nouvel affrontement alors qu'un arrangement extra-judiciaire devrait être possible.»

Deuxième expertise attendue

Les tenants et les aboutissants de l'affaire Grossrieder dépendent également d'une deuxième expertise confiée à Barbara Ott. Attendue pour la fin de l'année, elle devra éclairer le gouvernement sur les dysfonctionnements de la police et notamment examiner le contrôle hiérarchique des inspecteurs de police judiciaire et les raisons des difficultés des «enquêtes secrètes», principalement celle intitulée «mafia russe» (Le Temps du 17 août).