deuxième tour

Conseiller d’Etat vaudois, une rude affaire

Le gouvernement vaudois a passé une grosse décennie marquée par des incidents de santé. Témoignages sur un métier jugé «peu sain»

Dans quelle galère se lancent-ils? Dans le canton de Vaud, les trois élus de dimanche compléteront un Conseil d’Etat qui, en tant que collège, semble comme frappé par une malédiction: l’épuisement. La grosse décennie qui vient de s’écouler a été jalonnée par plusieurs soucis de santé chez les ministres vaudois.

La série commençait en 2000, avec Jacqueline Maurer-Mayor, victime d’une rupture d’anévrisme. En 2003, Philippe Biéler annonçait son retrait en arguant d’une «grosse fatigue». L’année suivante, averti par son médecin d’un problème de fibrillation auriculaire, Pierre Chiffelle démissionnait après seulement deux années d’exercice. L’année passée, le collège était frappé par le décès de Jean-Claude Mermoud.

Série noire? Anne-Catherine Lyon n’y croit pas, elle préfère parler d’une «conjonction d’événements». Pierre Chiffelle juge qu’il s’agit de «coïncidences» mais, dans le cas du début des années 2000, il note que «c’était une époque de sacrifices budgétaires, toutes les décisions étaient marquées par ce contexte… Il y a eu conjonction avec des problèmes de santé.» Jacqueline de Quattro nuance aussi, tout en avançant: «Nous ne sommes pas très étonnés qu’il y ait des problèmes de santé…»

Le métier ne diffère peut-être pas de celui d’un patron ou d’un cadre supérieur, il a toutefois ses particularités. Pour Pierre Chiffelle, «on ne peut pas parler d’une fonction dangereuse, mais elle exige une santé de fer et prend une bonne dose d’énergie vitale… On peut avoir tendance à s’oublier dans la tâche, jusqu’à tomber dans les pommes, ce qui m’est arrivé.»

Philippe Biéler évoque un «mode de vie terriblement peu sain, même si le rôle est passionnant». «A la fin de la semaine, je suis explosée!» glisse Anne-Catherine Lyon.

Sur le départ, François Marthaler commence par prendre le contre-pied: «Comme conseiller d’Etat, j’ai pu prendre en général quatre semaines de vacances par année, ce dont je n’avais pas bénéficié avant.»

Pourtant, il continue en assombrissant le tableau: «Parce que mes phases précédentes avaient été extraordinaires, ces huit années [au Conseil d’Etat] n’ont pas été la période la plus heureuse de mon existence. A cause des constantes pressions­ psychologiques et médiatiques. Mais j’ai abordé des thèmes passionnants et, dans ce cas, on s’oublie. Même après douze heures, on continue.»

Qu’est-ce qui plombe tant les semaines des ministres, que les principaux concernés estiment à une fourchette de 60 à 70 heures de travail («7h-19h, c’est le menu de base», prévient Anne-Catherine Lyon)? «Le fait d’être au carrefour d’attentes multiples», analyse Philippe Biéler, qui cite, «sans ordre d’importance», le parti, les collègues du gouvernement, l’administration, le Grand Conseil, la presse et le public…

Pour Jacqueline de Quattro, «la proximité avec les citoyens a un effet. C’est une pratique extraordinaire, mais aussi très lourde. Les sollicitations, jusqu’aux menaces de mort, sont permanentes.» Elle ajoute le poids croissant des instances intercantonales, ou des assemblées nationales: à des degrés divers, elle-même siège dans 14 de ces conférences.

Reste à comprendre pourquoi tant de cas ont affecté le gouvernement vaudois. Personne n’avance une particularité vaudoise en la matière, hormis peut-être la grandeur du canton. Jacqueline de Quattro se fait un peu plus précise, évoquant le nombre de communes: «A chaque fois que l’on prend une décision affectant des communes, les gens veulent nous voir. Cela augmente d’autant les demandes.»

Tout à leur exaltation de la fonction ministérielle, les notables multiplient aussi à outrance les activités de représentation et autres mondanités… Pierre Chiffelle résume la contradiction psychologique du conseiller d’Etat: «Si l’on fait tant de représentations, c’est qu’on le veut bien. En réalité, on peut s’organiser. Mais il n’est pas facile de refuser…»

Jacqueline de Quattro l’assure: «On devient même parfois un peu grossiers, en passant rapidement dans une manifestation. Mais on n’a plus le temps pour les chrysanthèmes.» Elle dit pourtant être occupée tous les samedis, en raison d’une à trois assemblées générales, conférences ou revues de troupes par samedi.

En principe, le lendemain peut être plus serein: il y a quelques années, le collège vaudois s’est imposé une règle, s’interdisant les interventions publiques le dimanche. Ce qui ne permet pas nécessairement de décrocher: ce jour-là, Anne-Catherine Lyon vient potasser ses dossiers au bureau, «parce qu’il est tellement plus tranquille ce jour-là». Evidemment.

«A la fin de la semaine, je suis explosée!»

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