Les conseillers fédéraux sont-ils toujours des locomotives pour leurs partis? Ou sont-ils devenus des problèmes? A Berne, les observateurs s’accordent sur le constat que Hans-Rudolf Merz représente désormais un boulet pour le PLR. Les libéraux-radicaux auraient tout intérêt à le remplacer par la dynamique Karin Keller-Sutter, par exemple, avant les élections fédérales de 2011. Quant aux socialistes, relèvent les mauvaises langues, il y a tellement longtemps qu’ils attendent le départ de Moritz Leuenberger, entré au gouvernement en 1995, qu’ils ont pratiquement perdu tout espoir de le voir quitter le gouvernement avant les prochaines élections.

Pourtant, au cours des quinze dernières années, les partis ont toujours compté sur leurs conseillers fédéraux pour appuyer leur campagne électorale. L’ancien secrétaire général du PDC et spécialiste en communication politique Iwan Rickenbacher rappelle que le départ d’Otto Stich en 1995 a ouvert l’ère des démissions tactiques du Conseil fédéral. En annonçant son départ avec effet au 31 octobre, le socialiste avait suscité une émulation qui s’était traduite par de bons résultats obtenus par son parti aux élections fédérales de l’automne. En 1999, le départ des PDC Arnold Koller et Flavio Cotti, au tout début de l’année électorale, avait eu un effet identique.

Le point culminant du processus de personnification, souligne Iwan Rickenbacher, a été atteint avec l’arrivée de Christoph Blocher au Conseil fédéral en 2003. En 2007, les affiches de son parti appelaient d’ailleurs à voter UDC pour renforcer la position du Zurichois, ce qui ne l’a pas empêché d’être éjecté du gouvernement. L’UDC n’a toutefois pas été la seule à mettre en avant son représentant au Conseil fédéral: le PDC argovien a lui aussi utilisé l’image de Doris Leuthard dans sa campagne pour les élections législatives.

En théorie, les conseillers fédéraux devraient toujours représenter des atouts pour leur parti. «Car la perception qu’ont les électeurs d’un parti national se fonde sur ses personnalités les plus hautes», relève Iwan Rickenbacher. Mais aujourd’hui, reconnaît le professeur honoraire de l’Université de Berne, la personnalisation de la politique et l’utilisation tactique des conseillers fédéraux ont fini par se retourner contre les partis.

Pour le politologue, l’explication est double. D’une part, seuls 10% des électeurs âgés de moins de 35 ans sont rattachés à un parti. La très grande majorité d’entre eux s’informent donc via les médias destinés au grand public sur la vie des partis et de leurs représentants. De l’autre, aux yeux des électeurs, les figures politiques régionales ont perdu de l’importance au profit des figures nationales. La raison? La mobilité des citoyens, qui ne se limite plus aux frontières cantonales. «L’ancrage purement régional a faibli, l’intérêt de la population pour la politique nationale augmente», poursuit Iwan Rickenbacher. Et les conseillers fédéraux se retrouvent au centre de l’attention. Mais cette focalisation sur un conseiller fédéral peut également avoir son revers: le voyage désastreux de Hans-Rudolf Merz à Tripoli, les erreurs de communication du ministre des Finances ou la gestion difficile de l’affaire Finma-UBS par le gouvernement n’ont pas donné une image très positive du conseiller fédéral radical.

Cela étant, précise Iwan Rickenbacher, tous les conseillers fédéraux ne se prêtent pas au jeu de leur parti. Ainsi, Pascal Couchepin, notamment, «faisait partie de cette génération de conseillers fédéraux qui ne se considèrent pas comme le moteur de leur parti, mais au service des citoyens». Le radical valaisan, rappelons-le, n’avait pas rendu service à son parti en évoquant la retraite à 67 ans avant les élections fédérales de 2003. Et les longs mois écoulés entre l’annonce de sa démission et l’élection de Didier Burkhalter ont causé du tort au PLR.

«Se laisser instrumentaliser par leur parti pour les élections fragilise aussi les conseillers fédéraux», conclut Iwan Rickenbacher. Ce qui explique pourquoi certains se font désormais un point d’honneur à refuser de jouer le jeu. A moins qu’il ne s’agisse du goût du pouvoir.