Genève vit dans la crainte, celle de voir revenir la grave crise du logement de la fin des années 80. Il faudrait au moins 2000 nouveaux logements par année pour répondre à la demande croissante. Or, depuis trois ans, le nombre d'appartements nouveaux mis sur le marché est nettement inférieur à cette barre. Appartements subventionnés ou en loyer libre, 2 ou 5 et 6 pièces, l'offre est si faible que les demandeurs refluant sur le canton de Vaud et la France voisine y font sérieusement grimper les prix, de 10 à 25% ces dernières années (Le Temps du 20 février).

«Crise, pas crise, c'est une question de mots, relativise à peine Laurent Moutinot, chef du Département genevois de l'aménagement, de l'équipement et du logement. Nous ne sommes pas dans les pires années 80, mais nous en sommes tout près.» Carlo Sommaruga, secrétaire du Rassemblement pour une politique sociale du logement, rappelle que le canton vit continuellement en situation de pénurie. Pourtant, depuis quelques mois, la situation est particulièrement grave, avec environ 0,83% de logements vacants, alors que l'on a l'habitude, à Genève, de qualifier de «détente du marché» un taux de 2%. En France voisine, le pourcentage de logements vides est de 5 à 6%.

«A Genève, on passe très vite d'une situation très tendue à la crise, car il n'existe pratiquement pas de capacité à absorber la moindre croissance de la demande», analyse Georges Albert, directeur de l'Office genevois du logement. Si le sentiment de crise est aussi aigu, c'est que tous les secteurs sont touchés, des six-sept pièces (0,4% de libres) aux deux pièces (1,8%). L'assèchement s'est fait rapidement, puisqu'il y a deux ans, le taux de vacance était encore de 1,6%. Conséquence: les prix montent en flèche. «Il n'est pas rare de trouver des annonces pour des appartements normaux de 5 pièces à plus de 2500 francs», dit Carlo Sommaruga. Le nombre de contestations et de demandes de prolongation de bail, par des locataires qui n'arrivent plus à payer leur loyer, a doublé ces six derniers mois devant la Commission de conciliation. De plus, les logements d'urgence dont disposaient les autorités pour loger des cas sociaux graves sont désormais inexistants. Enfin, plus des deux tiers des personnes qui sollicitent désormais un logement subventionné ont des revenus inférieurs à 60 000 francs par an. Dans un parc asséché, il est difficile de trouver une solution pour eux désormais.

Eviter le syndrome Monaco

Beaucoup attribuent l'assèchement du marché à l'arrivée des 1000 employés de Procter & Gamble et de leurs familles. En réalité, la tension est surtout la conséquence de la difficulté à réserver des zones à bâtir à Genève, canton presque entièrement construit. Il y a aussi l'effondrement du marché immobilier et de l'industrie de la construction, au début des années 90. Enfin, ces dernières années, le développement économique et démographique de Genève. «Quand l'économie va, c'est le bâtiment qui ne va pas», résume Laurent Moutinot. De 405 420 habitants en janvier 1999, la population genevoise est passée à 414 525 à fin février 2001. Une augmentation de 5000 habitants par année. «Lorsque je plaidais auprès des communes pour planifier de nouvelles zones constructibles, notamment par des déclassements de terrains, en début de législature, cela paraissait insensé à beaucoup, puisqu'il y avait encore le traumatisme de l'effondrement de l'immobilier et une relative abondance», rappelle Laurent Moutinot.

Si la construction a diminué, c'est en raison de la règle des deux tiers/un tiers, dénoncent les milieux immobiliers. La loi fait en effet obligation aux investisseurs de consacrer deux tiers de leur projet en zone de développement à des logements subventionnés, donc contrôlés par l'Etat, alors qu'un tiers peut être consacré aux appartements à loyer libre. «Faux problème, rétorque Laurent Moutinot. Cette règle existe depuis des décennies. En 1998, faute de crédits, je devais refuser des demandes de promoteurs pour des appartements subventionnés. Des constructions que nous avons acceptées n'ont jamais été réalisées. Certains investisseurs veulent aujourd'hui renoncer à ces projets au profit d'appartements libres, avec des perspectives de rendement évidemment très supérieures.» Si le Département de Laurent Moutinot refuse d'autoriser ces dérogations, c'est parce que le pourcentage de logements sociaux a considérablement diminué, passant de 23,4% à 11,4% en vingt ans. Or, dit Laurent Moutinot, Genève doit conserver une population diversifiée. Le canton n'a pas vocation de devenir un nouveau Monaco d'où seraient exclus les bas salaires.

Mais où construire? Il y a encore quelques zones de développement libres en couronne genevoise, mais pas question de toucher à ce qui reste de campagne: c'est désormais clairement sur la zone villa que se porteront les projets de déclassement de Laurent Moutinot. Les projets de densification des quartiers de la Roseraie et du quartier de Saint-Jean ont provoqué de sérieuses levées de bouclier. Il risque d'y en avoir d'autres. «Je mesure ces résistances, mais nous n'avons désormais plus d'autres choix», affirme Laurent Moutinot.