En 1900, un Suisse ingérait 17 litres d’alcool pur par an. Aujourd’hui, cette quantité a été divisée par deux: on comptait 7,8 litres d’alcool consommés par habitant en 2017. Par ailleurs, 20% de la population aurait une consommation dite «à risque». Alors que ce fléau touche une large partie de la population suisse, l’étude «Health Behaviour in School-aged Children» (HBSC) souligne que les jeunes ne sont pas non plus épargnés. Les milieux de la prévention pointent notamment du doigt un marché de l’alcool particulièrement libéral dans notre pays, où il est possible de se procurer une bouteille de spiritueux pour moins de 10 francs.

Selon l’étude HBSC, 11% des garçons et 4% des filles âgés de 11 à 15 ans consommeraient de l’alcool de manière régulière. Depuis 2014, date de la dernière enquête, les résultats se maintiennent au même niveau. Ces chiffres sont les plus bas jamais enregistrés depuis 1986, date de la première participation de la Suisse à l’enquête. Marina Delgrande Jordan, cheffe du projet en Suisse, se montre optimiste devant les résultats: «En 2018, la majorité des jeunes âgés de 11 à 15 ans consommaient de l’alcool moins d’une fois par mois.» De plus, et c’est plutôt rassurant, la consommation journalière d’alcool est quasi nulle chez les 11-15 ans. Pour Grégoire Vittoz, directeur d’Addiction Suisse, «on peut se réjouir que ces chiffres n’augmentent pas. Cependant, ne perdons pas de vue qu’il n’y a pour l’heure pas de diminution. Notre travail de prévention doit donc être poursuivi.»


Le fléau du «binge drinking»

Si la consommation dite régulière n’a pas augmenté par rapport à 2014, les excès ponctuels, ou binge drinking, représentent quant à eux un enjeu de taille. Le binge drinking consiste à ingérer une très grande quantité d’alcool, cinq verres ou plus, dans un court laps de temps. Parmi les adolescents de 15 ans interrogés, «un quart des garçons et des filles ont connu au moins un épisode de binge drinking au cours des trente derniers jours». Ces excès représentent donc un réel danger pour les plus jeunes: «A cet âge, le corps est en pleine croissance, et une consommation d’alcool excessive a des répercussions dévastatrices sur l’organisme.» Grégoire Vittoz ajoute: «Et plus on commence tôt, plus on multiplie les chances de développer une consommation régulière à l’âge adulte.»

L’alcool, un poison trop bon marché

Au cours des trente jours qui ont précédé l’enquête, 46% des garçons et 41% des filles de 15 ans auraient consommé au moins une fois de l’alcool. Pour Grégoire Vittoz, l’efficacité de la prévention est «une question de volonté politique. Si l’alcool est un produit établi depuis longtemps, et joue encore aujourd’hui un rôle culturel fort, c’est également un enjeu de santé publique qui ne date pas d’hier. La preuve: nous avons pris un certain nombre de mesures pour le réguler. Addiction Suisse, qui a été créée en 1902, l’a été à l’origine pour régler les problèmes d’alcool.» Pour lui, il est évident que le prix joue un rôle dans la consommation des jeunes. L’alcool, trop bon marché, et trop facilement accessible, est souvent la première source d’addiction. «Le prix compte donc largement. De nombreuses études prouvent que les pays qui ont osé augmenter le prix de l’alcool voient aujourd’hui la consommation chuter. Les pays anglo-saxons, comme l’Ecosse, l’Irlande, l’Australie ou l’Angleterre, ont pris des mesures beaucoup plus ambitieuses que la Suisse.»

Le problème est également que trop de jeunes mineurs parviennent à acheter de l’alcool. 20% d’entre eux s’en procurent en grande surface ou dans des bars, alors qu’ils n’ont pas l’âge légal pour le faire.

La publicité joue elle aussi un rôle. Pour Grégoire Vittoz, il faudrait carrément «interdire la publicité pour ce genre de produits. La prohibition est bien entendu mauvaise, mais un marché mieux encadré est ce vers quoi nous devrions tendre en Suisse.»

L’e-cigarette en vogue

Si la consommation des jeunes Suisses reste stable par rapport à 2014, on observe un nouveau phénomène: celui du succès récent des e-cigarettes. Ces nouveaux produits, au design branché et aux «arômes de mangue, pomme ou caramel, attirent fortement les adolescents», explique Roy Salveter, responsable de la division Prévention des maladies non transmissibles à l’Office fédéral de la santé publique (OFSP). Selon l’étude HBSC, la moitié des jeunes garçons et un tiers des filles interrogés ont déjà fumé des e-cigarettes.

Le danger de cette nouvelle tendance est qu’elle favorise «l’émergence d’une nouvelle génération d’accros à la nicotine», prévient Grégoire Vittoz. Vulnérables, les jeunes succombent à cet effet de mode, et multiplient les chances de devenir à terme des fumeurs réguliers.

Les précisions en vidéo de Jean-Félix Savary, secrétaire général du Groupement romand d’études des addictions