Ce mercredi 18 novembre marque une étape décisive dans le dossier d’acquisition de nouveaux avions de combat: c’est la fin du délai imparti aux constructeurs pour formuler leur offre. Il est temps pour Dassault (Rafale), Airbus (Eurofighter), Boeing (Super Hornet) et Lockheed Martin (F-35A) de montrer leurs cartes. Toutefois, seul le gouvernement les verra.

Le peuple a en effet déjà donné son aval au budget de 6 milliards dédié au projet: les suites de la procédure sont confidentielles et reviennent entièrement à l’administration et au Conseil fédéral. Cependant, si la décision est technique, elle est également politique, ce que n’ignore aucun constructeur en lice.

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«C’est l’argent du contribuable»

«Lockheed Martin a le plaisir de vous inviter le 19 novembre prochain à 14h30 à une conférence de presse afin de détailler sa proposition remise à Armasuisse.» L’e-mail provient de Weber Shandwick, agence de relations publiques basée à Genève. L’événement – virtuel – «permettra d’aborder certains thèmes clés de cette proposition, comme l’engagement de l’entreprise envers l’industrie suisse, le transfert de compétences et les bénéfices pour l’économie suisse». La séance annonce la possibilité de poser des questions à Mike Kelley, directeur général du bureau de Lockheed Martin à Berne. Cet habitué du palace Bellevue est venu s’installer en Suisse début 2019 avec une seule mission: vendre les F-35A.

Cependant, Lockheed Martin dispose déjà d’un contact direct avec l’administration. Dès lors, pourquoi fournir davantage de détails au grand public? «Nous pensons que la population suisse pourrait être intéressée par ce dossier, répond Mike Kelley, un brin désarçonné. C’est l’argent du contribuable. Lockheed Martin désire être transparent.» Il ne sera cependant pas possible de divulguer beaucoup d’informations: Armasuisse veille à garder une certaine confidentialité et donner des chiffres pourrait être contre-productif face à la concurrence. Alors, que dire exactement? «Nous donnerons moins d’informations que ce que certains attendent mais plus que d’autres compagnies», répond l’Américain, énigmatique. Le constructeur du Maryland n’est en effet pas le seul à communiquer ce jour-là.

«C’est aussi une décision politique»

«Le service de presse de l’ambassade d’Allemagne vous invite à une conversation digitale «Eurofighter» ce jeudi 19 novembre à 10h30», indique un autre courriel reçu par Le Temps. Filmée depuis les bâtiments de la représentation allemande à Berne, la séance annonce la présence de Michael Flügger, ambassadeur d’Allemagne, Jane Owen, ambassadrice du Royaume-Uni, Silvio Mignano, ambassadeur d'Italie, et Javier Benosa Lalaguna, ministre-conseiller de l’ambassade d’Espagne. Le directeur général d’Airbus en Suisse, Franz Posch, sera également présent. Et la question se pose de nouveau: pourquoi un tel «show» pour une affaire qui ne concerne plus que le Conseil fédéral et ses départements?

«Il ne s’agit pas d’influencer qui que ce soit, précise d’entrée Florian Taitsch, porte-parole d’Airbus, au téléphone depuis Munich. Nous cherchons simplement à être transparents.» Un peu plus loquace que ses homologues américains, il ajoute cependant, diplomate: «Mais réunir quatre représentants des pays impliqués dans le projet Eurofighter est une déclaration en soi. A la fin, c’est aussi une décision politique.» A noter qu’Ignazio Cassis recevra Arancha Gonzalez Laya, la ministre des Affaires étrangères espagnole, ce vendredi. Le dossier Eurofighter sera certainement évoqué.

Dassault et Boeing en retrait

Ce sera la deuxième visite ministérielle de la semaine pour le chef du Département fédéral des affaires étrangères, qui recevait Jean-Yves Le Drian, son homologue français anciennement chargé de la Défense, ce lundi à Berne. Le Rafale a-t-il été évoqué? L’information n’a pas filtré. Le contraire serait cependant étonnant. D’autant qu’à l’opposé d’Airbus et Lockheed Martin, Dassault a décidé de privilégier la discrétion. «C’est désormais à Armasuisse de faire son travail, détaille Andreas Richner, de l’agence de relations publiques Farner, mandatée par Dassault pour la représenter. Nous avons pris la décision de ne pas communiquer davantage sur le dossier.»

La même posture a été prise par Boeing, qui n’a pas non plus prévu de conférence de presse sur la question cette semaine, ni la suivante. Comment ces diverses approches sont-elles perçues du côté d’Armasuisse? Le porte-parole de l’Office fédéral de l’armement indique avoir pris «bonne note» des deux events prévus ce jeudi. «Les constructeurs sont responsables du contenu présenté, indique son porte-parole, Kaj-Gunnar Sievert. Armasuisse ne communiquera pas les détails des offres reçues. Nous allons les recevoir, les évaluer, puis formuler les bases nécessaires à une décision du Conseil fédéral.»

Au sein de l’Office fédéral de l’armement, la pertinence d’organiser ce genre d’événements publics fait débat, indique une source proche du dossier ne désirant pas être nommée: «Mais les agences de relations publiques comme les ambassades doivent évidemment montrer à leurs mandataires qu’elles sont actives sur le dossier.» Le nom du vainqueur de ce jeu de l’oie à 6 milliards devrait être annoncé par le Conseil fédéral d’ici à juin 2021.