Avis de tempête sur Genève. Deux semaines après l’imposition du semi-confinement qui a pris de court la population et les cantons voisins, la République s’échauffe. Elle crie, dans le désordre, à un manque de cohérence, au sacrifice des commerçants et des restaurateurs, au mépris des droits démocratiques. C’est le ras-le-bol généralisé, dans une ambiance un peu électrique que le Conseil d’Etat ne peut mésestimer. Tandis que la Suisse attend ce mercredi de nouvelles décisions du Conseil fédéral – sur lequel pèse l’exigence de débloquer plus d’argent pour les «cas de rigueur» et alors que la task force covid souhaiterait un «petit confinement» –, les Genevois grognent.

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Tout à leur angoisse, les cafetiers-restaurateurs et hôteliers, les premiers, passent aux menaces d’insoumission. Pour ne pas «mourir en silence», la faîtière promet au gouvernement que ses membres entreront en résistance et rouvriront leurs portes si le Conseil d’Etat ne revient pas sur sa décision de fermer les commerces, selon une information de la Tribune de Genève. Ils seront sans doute rejoints par les commerçants, à bout de souffle eux aussi, lors d’une manifestation prévue jeudi, dont la demande d’autorisation est en cours. Elle fera suite à une première manifestation sauvage qui a eu lieu samedi dernier.

A Carouge, les petits commerçants ont, eux, choisi l’action symbolique pour illustrer leur désarroi. Ils ont éteint leurs lumières tout le week-end, plongeant la cité sarde dans une atmosphère endeuillée, et placardé des affiches dans leurs vitrines: «Non essentiels, vraiment?!», pouvait-on lire en lettres blanches sur fond noir. Un cri du cœur qui en a touché plus d’un, comme la maire socialiste de Carouge, Stéphanie Lammar: «A titre personnel, j’entends leur cri. C’est certes un joli symbole que d’autoriser l’ouverture des librairies, mais je ne vois pas pourquoi les petits commerçants, qui n’autorisaient à entrer pas plus d’un ou deux clients à la fois, doivent fermer, alors que tout le monde se rue dans les supermarchés. C’est incompréhensible.»

«On ne peut pas se permettre une semi-guerre civile»

Ce malaise, la ministre Nathalie Fontanet le comprend aussi: «Les menaces de désobéissance des cafetiers-restaurateurs sont un appel au secours, une révolte, la manifestation du désespoir. Car ils ne savent pas de quoi ils pourront vivre demain! On donne l’impression de sacrifier des vies pour en sauver d’autres.» La ministre constate désormais des lézardes dans l’adhésion populaire aux mesures: «On doit entendre ces signaux, car on ne peut pas se permettre d’entrer en semi-guerre civile. Jusqu’à présent, il y avait une adhésion de la population. Aujourd’hui, plus. Il est donc nécessaire d’alléger ces mesures et de trouver une meilleure conciliation entre la santé et l’économie au lieu de les opposer. La réponse ne peut plus être de fermer sans autre forme de procès.»

Au sein du Conseil d’Etat, les sensibilités paraissent désormais aussi partagées. On verra ce mercredi comment cela se traduira. Soit le gouvernement persiste dans une logique contraignante – sous la férule du ministre de la Santé, Mauro Poggia, qui freinera des quatre fers à trop d’assouplissement –, soit il adoucit le dispositif, peut-être avec un calendrier de réouverture progressive sous condition d’évolution encourageante. Désormais, le rapport de force connaît une nouvelle vigueur.

Position inconfortable

La position du gouvernement est inconfortable. Car aux actions du terrain viennent s’ajouter les pressions politiques. Début novembre, le PLR déposait une motion réclamant l’ouverture des commerces. Il a été entendu par la Commission législative du Grand Conseil, par cinq voix contre quatre, qui a invité l’exécutif à lever ces mesures dans les plus brefs délais. Le gouvernement peut évidemment ignorer cette invite. Mais la pression de la rue et des élus se fait de plus en plus forte. «C’est la pédagogie du Conseil d’Etat qui pose problème, estime le président du PLR, Bertrand Reich. Les Genevois ne comprennent pas les mesures imposées, quand le canton de Vaud fait autre chose et que son taux de progression du virus baisse tout de même.»

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La grogne monte aussi sur la question des droits politiques. La présidente de l’UDC genevoise, Céline Amaudruz, a écrit au Conseil d’Etat pour demander la suspension des délais pour les récoltes de signatures, voyant mal comment procéder dans des rues désertes. Son parti a été rejoint par un comité référendaire piloté par Willy Cretegny, le vigneron activiste hors parti: «Comment se fait-il que les autres partis soient absents du débat? Notre comité référendaire examine la possibilité de saisir la justice si les autorités ne nous entendent pas.» La Commission législative l’a en revanche entendu, demandant au Conseil d’Etat de revoir sa copie. Reste à voir s’il saura piloter par gros temps, car la tempête pourrait gagner en vigueur.