Dès 2007, et après quarante ans de tergiversations, Bulle et sa voisine La Tour-de-Trême devraient être dotées d'une route de contournement qui les délestera d'un trafic devenu étouffant. Coût de ce tronçon de cinq kilomètres qui en comprend deux en tunnels: 171 millions de francs, dont 12 millions pour les mesures d'accompagnement. On voit donc les choses en grand.

Seulement voilà, le projet risque de ne rien régler du tout. Car la A189 – c'est son nom – ne devrait logiquement capter que le trafic de transit qui représente à peine 25% du total des déplacements. Le reste se répartit entre 10% de trafic interne à chaque commune et 65% de trafic «origine/destination», à savoir les trajets qui se font à l'intérieur de l'agglomération. Ce sont donc ces trajets-là, générés par les Bullois et les Tourains eux-mêmes, qui doivent être massivement transférés. Reste à savoir comment détourner les automobilistes.

Dans le cas présent, le canton, maître d'œuvre du projet, a contraint les communes de Bulle et de La Tour-de-Trême à prévoir des mesures d'accompagnement capables de provoquer ce report de trafic: rétrécissements, arborisation, mise en valeur du site, modération du trafic etc.

Le versement des subventions cantonales et fédérales y est d'ailleurs conditionné. En juin dernier, Pro Fribourg a tiré la première salve d'oppositions, suivi par l'ATE (Association transports et environnement). Outre la diminution prévisible des subventions fédérales suite à la table ronde de la Confédération, l'association de défense du patrimoine souligne le flou lié à l'échéancier de la mise en place de ces mesures d'accompagnement ainsi que leur hypothétique efficacité. «Les riverains croient à cette route comme on croit en Dieu, constate Jean-Luc Rime, président de Pro Fribourg. Les autorités leur promettent 50% de trafic en moins: ils risquent d'être déçus, car le dispositif prévu est insuffisant».

En fait, c'est la conception elle-même du projet qui est remise en question, y compris par les spécialistes du transport et de l'urbanisme. Car la tendance est aux investissements légers: «Les routes de contournement sont vues comme la panacée, constate Dominique von der Mühl, ingénieur à l'IREC, l'Institut de recherche en environnement construit de l'EPFL. Or l'argent est utilisable autrement. C'est une utopie complète de croire que le trafic origine/destination va massivement se reporter sur ce genre de route grâce à la mise en place des seules mesures de persuasion.» Même son de cloche chez Yves Delacrétaz, ingénieur et collaborateur du professeur Bovy à l'ITEP, l'Institut des transports et de planification de l'EPFL: «Désormais, on travaille plus avec l'intelligence qu'avec la bétonneuse, résume-t-il. On met en place des mesures mieux pensées qui permettent une gestion plus fine du trafic sur le réseau existant.»

Il faut ainsi signaler le retour en grâce des feux à l'entrée des agglomérations qui règlent les débits afin de garantir la fluidité au centre-ville. Or, cette gestion intelligente des flux, le rond-point ne la permet pas. Un comble pour Bulle, pionnière en la matière. D'autres dispositifs existent, telle la «zone de flâne» imaginée par Berthoud (lire encadré). Ou encore le compartimentage: sans interdire la voiture, on crée des culs-de-sac afin d'empêcher le transit par le centre-ville.

Le comble, c'est que de tels concepts figurent dans le Plan directeur partiel des transports (PDpT) de Bulle et La Tour-de-Trême. Celui-ci contraint les deux communes à prendre de nouvelles mesures en cas de non-respect des limites de trafic fixées. Bulle a même commandé de son propre chef une étude de desserte par transports publics. Mais le coût d'un tel réseau a renvoyé le projet au fond des tiroirs.

«Il ne faut pas sous-estimer l'efficacité de nos mesures d'accompagnement», rétorque Jean-Daniel Urech, urbaniste mandaté. Nous avons opté pour une persuasion douce. De fait, Bulle aura sa «zone de flâne» dans la Grand'Rue. Le PDpT prévoit aussi de vérifier l'efficacité du système en place et, le cas échéant, de le compléter par de nouvelles dispositions, parmi lesquelles le compartimentage et les transports publics. Cependant, ce suivi n'est prévu que jusqu'en 2010.

En définitive, les opposants regrettent surtout qu'on ait inversé les priorités: «Commençons par tout l'arsenal de ces nouvelles mesures, propose Jean-Luc Rime, ensuite on regarde, et si cela ne suffit pas, on construit la A189.» Reste un obstacle majeur: les habitudes des automobilistes. La tâche sera dure et Jean-Paul Glasson, syndic de Bulle, ne s'en cache pas: «Le problème de la Grand'Rue, c'est que malgré son encombrement chronique, les conducteurs aiment y passer!»