«Contrairement aux clichés, le Jura est avant tout industriel»

Patrimoine L’historien Alain Cortat rend leurs lettres de noblesses aux ateliers et aux petites usines horlogères du XIXe siècle

C’était une gageure: réaliser un beau livre illustré avec les vestiges patrimoniaux industriels du Jura, de 1870 à 1970. L’historien et éditeur Alain Cortat, spécialiste de l’histoire économique et industrielle, y est parvenu en rassemblant plus de 1400 images d’archives des usines et des ateliers industriels jurassiens. Il montre que l’industrialisation a façonné le paysage et l’urbanisation, en s’intégrant souvent directement aux habitations.

Le Temps: Avez-vous conçu votre ouvrage sur les industries du Jura comme un travail de mémoire?

Alain Cortat: Il y a d’abord une démarche d’historien par laquelle j’ai voulu inverser la pratique habituelle, qui veut que l’on parte du texte qu’on illustre ensuite. Ici, l’iconographie est à l’origine du travail. Ensuite, j’ai souhaité ­réaliser un semi-inventaire de ce ­patrimoine industriel jurassien, auquel je suis sensible. J’ai pris plaisir à le présenter dans un beau livre. J’ai aussi voulu montrer que l’industrialisation du Jura, ça n’a pas été de grandes usines, sinon dans quelques cas comme Choindez, mais de nombreuses petites entités de production disséminées un peu partout.

– Vous brisez la carte postale du Jura avec sa nature préservée, sauvage, pour montrer une région industrielle…

– Depuis trente ans, l’image du Jura a changé. En raison de la grande crise horlogère bien sûr, mais aussi à cause de la promotion touristique. L’image désormais dispensée est celle des Franches-Montagnes, des sapins, des chevaux, d’une nature préservée. Au point d’omettre que le Jura a été et est encore un pays industrialisé. Certainement aussi parce que ce patrimoine industriel horloger jurassien est souvent discret.

– Serait-il judicieux de valoriser un patrimoine industriel peu attractif, avec de vieilles petites usines abandonnées et même polluées?

– Tout patrimoine qui raconte l’histoire d’un pays mérite d’être considéré et valorisé. Il fut un temps où on dénigrait les vieilles villes. Réhabilitées, elles font la fierté de nombreuses cités. Il ne faut certes pas classer et figer tous les ateliers et les usines, mais rendre les populations attentives à cette histoire. Il y a une valorisation éducative et touristique à imaginer. Un peu partout en Occident, les guides touristiques emmènent les voyageurs dans des sites industriels; à Lyon, par exemple, les ateliers des canuts – les tisserands de soie – sont incontournables. Le Jura n’a pas que des sapins à montrer.

– Vous rappelez que l’industrialisation du Jura, au XIXe siècle, a modelé les fermes et les habitations…

– Voyez Le Noirmont, aux Franches-Montagnes. Vous avez de nombreux bâtiments aujourd’hui habités, étroits, en hauteur, avec des alignées de fenêtres amenant la lumière à l’intérieur, comme à La Chaux-de-Fonds. Typique des ateliers horlogers. C’est très discret, mais pour un œil averti ou guidé, c’est spectaculaire. Un petit musée horloger va s’ouvrir au Noirmont. Je prône la création d’un parcours dans le village, avec un guide. Pour faire visiter ce patrimoine, mais aussi pour que les propriétaires, lorsqu’ils le transforment, en conservent les caractéristiques.

– Qu’est-ce qui fait la spécificité de l’industrialisation jurassienne?

– Elle est faite d’innombrables micro-entreprises et d’ateliers familiaux. Surtout aux Franches-Montagnes et en Ajoie. Longtemps, on a associé l’industrialisation à des structures de production à grande échelle. Or, on remarque que près de la moitié de l’industrie s’est développée selon un autre système, de manière segmentée, dans de petites unités très spécialisées qui coopèrent. L’industrie horlogère jurassienne s’inscrit dans cette seconde catégorie.

– Le Jura se distingue par un taux d’activité industrielle supérieur à la moyenne suisse. Pourquoi cet attrait?

– La réponse est simple. On y gagnait bien sa vie. En 1880, c’est à La Chaux-de-Fonds que les salaires sont parmi les plus élevés de Suisse. Sans compter que, dans les micro-ateliers familiaux, on peut faire travailler l’épouse et les enfants sans devoir leur verser de salaire élevé. Cela a pu être effectif jusqu’aux crises horlogères.

– Le Jura n’est pas devenu riche pour autant…

– En comparaison avec le Triangle d’or, peut-être pas. Mais si vous comparez le Jura à d’autres vallées périphériques européennes, il s’est enrichi. Les belles villas de Porrentruy attestent de cette soudaine richesse qui trouve sa source dans l’industrie horlogère. Je concède que la crise horlogère des années 1970 a asséné un coup de massue dévastateur.

– La renommée du Jura s’est faite également au travers d’autres industries, comme la cigarette, les couteaux, les bicyclettes…

– A l’exception de la manufacture de cigarettes qui est l’histoire spécifique d’une famille, les autres activités ont presque toujours un lien avec le fer ou l’horlogerie. Ainsi, Condor, qui fabriquait des vélos, a d’abord été construit pour y faire de l’horlogerie.

Des usines dans les vallées. L’industrialisation jurassienne en images, 1870-1970. Editions Alphil, 764 pages.