Impossible de passer à côté. Dans un coin du quartier de Clendy-Dessous, à Yverdon, les banderoles de fortune aux slogans colorés coulent sur les murs, les façades et les grillages, tranchant avec le gris de cet austère pâté de maisons accoudé aux rails. Ici, depuis un mois, une trentaine de personnes, parfois plus, parfois moins, occupent quelques maisons délabrées, entretiennent un potager, organisent des débats et des concerts. Une présence que le tribunal d’Yverdon va peut-être bientôt écourter de force, suite aux plaintes des propriétaires fonciers.

On serait tenté d’y voir une «ZAD» (le détournement de «zone d’aménagement différé» en «zone à défendre»), mais on aurait tort: les «Clendystins» ont préféré l’appellation «Quartier libre», comme à Dijon, où un collectif a transformé une parcelle vouée à la densification en «lieu d’expérimentation écologique et sociale». La nuance est cruciale: «Nous ne souhaitons pas seulement critiquer, mais aussi proposer. Les alternatives, nous les montrons», explique de sa voix calme Alix (prénom d'emprunt) entre deux rangées de salades étonnamment vertes malgré l’arrivée du froid.

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«Pseudo-écologistes»

La friche de Clendy-Dessous est destinée à accueillir neuf immeubles locatifs pour 170 logements, avec la volonté de la municipalité de densifier son centre-ville. Le projet a fait couler beaucoup d’encre à cause de soupçons de conflit d’intérêts du municipal et ancien syndic d’Yverdon Jean-Daniel Carrard. Il en fait de nouveau couler depuis l’arrivée des occupants et la gestion rugueuse qu’en fait la municipalité de gauche. Mais ces controverses éludent la question de fond que soulève la contestation du projet de Clendy-Dessous: la densification est-elle vraiment durable?

C’était en tout cas sa raison d’être. «En Suisse, les débats sur la densification apparaissent avec la prise de conscience du mitage de territoire, il y a une vingtaine d’années, explique Patrick Rérat, professeur de géographie à l’Unil et spécialiste d’urbanisme. On parlait alors d’un mètre carré de surface agricole urbanisée par seconde. La volonté première était donc de s’orienter vers une utilisation mesurée du sol, ce qui passait par un véritable changement de paradigme: passer d’un urbanisme d’extension à un urbanisme de densification. Il s’agit depuis lors de «construire la ville sur la ville» et de sortir de la dépendance à la voiture.» Une orientation entérinée par la loi sur l’aménagement du territoire (LAT) acceptée par le peuple en 2013.

Carmen Tanner, co-syndique Verte d’Yverdon et fervente défenseuse du projet immobilier de Clendy-Dessous, s’inscrit dans cette ligne: «Clendy-Dessous est une de ces friches qui permet une densification de la ville sans l’étendre. Les bâtiments seront labellisés Minergie, les loyers ne seront certes pas encadrés, le projet ayant été lancé avant la LPPPL (loi sur la préservation et la promotion du parc locatif, qui permet de réguler de force les loyers, ndlr), mais c’est aussi une chance pour notre ville objectivement pauvre d’aller vers un équilibre socio-économique avec des loyers de classe moyenne à moyenne supérieure».

Difficile donc pour l’élue verte de comprendre la contestation écologiste. A leur arrivée, elle a qualifié les occupants de «pseudo-écologistes», jugement sur lequel elle est depuis revenue: «C’était lors du premier jour d’occupation, il y avait beaucoup d’incompréhension et d’émotions. Ce sont des termes que je regrette. Il faut dire que leur discours était peu clair et s’attaquait à la densification, pour laquelle je me suis battue à travers plusieurs campagnes comme celle de la LAT.»

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Ni mitage ni densification, mais une «tierce voie»

La durabilité n’est-elle qu’une posture de façade adoptée opportunément par les militants pour poursuivre leur occupation? Pas si vite. Leurs revendications sont certes radicales mais pas dénuées de sens. Emmanuelle*, qui milite pour le «quartier vivant», indique travailler dans le milieu de l’urbanisme et développe un argumentaire élaboré contre la densification: «Il faut clairement stopper le mitage, mais l’opposer à la densification mène à un débat stérile. La vraie question est comment et pourquoi on densifie. C’est un leurre de penser qu’un bâtiment est écologique parce qu’il obtient le label Minergie, alors que sa construction et ses matériaux ont requis une quantité astronomique d’énergie grise et de pollution». Surtout qu’à Clendy, l’existant sera détruit pour être reconstruit. L’activiste anonyme cite les chiffres de l’ONU et de son programme pour l'environnement (UNEP): les villes représentent 55% de la population mondiale mais 80% des gaz à effet de serre, tandis que la construction et les bâtiments sont à l’origine de 40% des émissions de CO2 liées à l’énergie. «La ville n’est ontologiquement pas écologique. Son seul but est d’accroître les flux pour maximiser le profit d’investisseurs privés».

Voilà pour la théorie, mais comment faire concrètement pour éviter à la fois le mitage et la densification? Le collectif défend une «tierce voie»: partager davantage les logements existants, en favorisant les colocations ou communautés, et utiliser tout le bâti disponible, que ce soient les logements vacants (5700 dans le canton de Vaud, dont 167 à Yverdon) ou les chambres des maisons familiales que les enfants ont quittées. «Il faut totalement repenser notre manière d’habiter», soutient Emmanuelle.

Relais politiques

Cette vision d’une écologie moins gourmande en béton et plus solidaire a également ses relais politiques. A Yverdon, le parti Solidarité & Ecologie soutient le «Quartier libre», tandis que la section neuchâteloise du parti Solidarités salue dans un communiqué une «démarche plus globale» qui réfléchit «à d’autres moyens de densifier et de vivre ensemble que les méthodes habituelles». Même Carmen Tanner reconnaît la pertinence de ces arguments: «Je les rejoins par exemple sur la nécessité de créer des logements flexibles et partagés. Cependant, ce genre de revendications relève plutôt d’une stratégie fédérale. Pour eux, Clendy-Dessous est «l'objet témoin» d’une lutte à plus large échelle».

La contestation plus verte que vert interpelle Patrick Rérat. «En tant qu’observateur, c’est intéressant. Jusqu’à maintenant, on avait deux types d’opposition: celle de type «NIMBY» (acronyme de «not in my backyard», qui désigne la réticence des riverains qui veulent conserver leur cadre de vie, ndlr) et celle qui porte sur la qualité du projet, avec l’exigence de davantage de participation. Mais depuis quelque temps, on a une nouvelle forme d’opposition, comme celle d’Yverdon: des milieux qui exigent la protection de l’existant, avec cette idée qu’il ne faut pas construire. Cette opposition-là remet en question le principe même de densification. On a donc deux discours, pour ou contre la densification, qui se basent sur des arguments environnementaux».

Plaines-du-Loup, quartier modèle?

Ailleurs aussi, des voix écologistes s’élèvent contre des projets de densification. A Lausanne, une élue communale verte s’oppose à un projet d’immeuble locatif au centre-ville à la place d’une ancienne villa. A Divonne, le collectif «Gare au béton» conteste un projet d’écoquartier. Comme à Yverdon, les critiques portent souvent sur le manque de végétation. Un argument qui manque sa cible, estime Patrick Rérat: «Il y a l’écologie visible et l’écologie invisible. On va souvent entendre des propos sur le manque de végétation, qui est très visible. Or pour rendre un endroit agréable, il faudrait planter des arbres qui ont déjà vingt ans, ce qui est impossible. Dans un écoquartier, l’écologie sera donc aussi voire surtout invisible: isolation, chauffage, énergie, gestion de l’eau, mobilité».

L’autre versant des contestations a trait aux loyers élevés, avec la crainte d’une gentrification tout sauf bénéfique au climat. Mais quand le public a la maîtrise foncière, il peut infléchir les lois du marché. Ce sera le cas du prochain quartier d'Yverdon, dans le cadre du projet Gare-Lac, dont la première pierre sera posée à l'horizon 2026. C’est le cas de l’écoquartier des Plaine-du-Loup, à Lausanne, qui fera la part belle aux loyers modérés et subventionnés, tout en étant à la pointe de la construction écologique, avec une moitié de béton recyclé. Peut-être fera-t-il figure de modèle à l’avenir, et mettre d’accord les deux versants d’une écologie qui partage les mêmes objectifs.

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