Libre circulation

Contre l’UDC, l’industrie des machines se met en ordre de marche

Les partenaires sociaux de l’industrie des machines entrent en campagne contre l’initiative de «résiliation» de l’UDC, en cours de récolte de signatures. Syndicats et patronat martèlent l’importance des accords bilatéraux I, en particulier de la libre circulation des personnes

Lorsque Corrado Pardini, membre du comité directeur du syndicat Unia, et Hans Hess, président de Swissmem, se retrouvent dans une même pièce, le plus souvent ils s’assoient face à face et négocient. Mais mercredi à Berne, les deux hommes se sont présentés aux médias l’un à côté de l’autre. Quand on parle de défense de la libre circulation des personnes, l’union sacrée prévaut entre les partenaires sociaux de l’industrie des machines, des équipements électriques et des métaux (MEM), un secteur qui emploie 320 000 personnes en Suisse.

Ceux-ci entrent ainsi en campagne avant même que l’initiative populaire de résiliation lancée par l’UDC ait abouti. Le premier parti de Suisse demande la renégociation de l’accord sur la libre circulation des personnes avec l’UE dans un délai d’un an, sous peine de dénonciation, entraînant dans sa chute les six autres traités des bilatérales I (obstacles techniques au commerce, marchés publics, agriculture, transports terrestres, transport aérien et recherche).

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Attaque frontale contre la place industrielle suisse et la paix sociale, mise en danger risquée et idiote, énorme préjudice, catastrophe: les mots utilisés par les intervenants pour qualifier ce que signifierait la fin des bilatérales I, par la résiliation de l’Accord sur la libre circulation des personnes qui permet aux travailleurs européens de se mouvoir librement, sont très forts. Swissmem a sondé ses 1050 entreprises membres: 78% jugent les accords bilatéraux entre la Suisse et l’UE importants, voire indispensables.

Accès au marché privilégié

Hans Hess en explique la raison principale: «Grâce aux accords bilatéraux, les entreprises suisses peuvent accéder au marché de l’UE, pratiquement sans limitation. Leurs avantages dépassent ceux de l’accord de libre-échange de 1972.» L’industrie des machines, des métaux et des équipements électriques a exporté pour 66 milliards de francs, hors services, l’an dernier, dont presque 50 milliards vers l’UE. Si les exportations progressent nettement vers d’autres régions du monde comme le souligne l’UDC dans son argumentaire, en termes de volume, elles restent loin de ce qui est acheminé vers l’Union européenne. L’industrie ne veut pas se priver de cet accès privilégié à son principal partenaire économique.

Pénurie de 300 000 spécialistes en 2035

Le président d’Employés Suisse, Thomas Feierabend, renchérit: selon une étude réalisée par BAK Economics, en cas de résiliation des accords bilatéraux I, 300 000 spécialistes pourraient faire défaut aux entreprises suisses d’ici à 2035, souligne-t-il. Même en épuisant le potentiel de main-d’œuvre indigène – le mantra de l’administration fédérale depuis le vote du 9 février 2014 –, même en faisant des efforts, il manquera des ingénieurs et des spécialistes en Suisse, ajoute-t-il. «J’aimerais interroger l’UDC, qui se décrit volontiers comme le parti de l’industrie et de l’artisanat: voulez-vous réellement que la Suisse se sabote?» interroge Thomas Feierabend.

L’UDC réplique que la Suisse pourra toujours recruter en dehors du bassin européen les spécialistes qui lui manquent, ingénieurs japonais ou spécialistes indiens. Hans Hess: «Nous avons vécu et travaillé avec les contingents. Mais c’était compliqué, en particulier pour les petites entreprises face aux grandes.»

«Notre front va gagner»

Pour les syndicats, il n’allait pas de soi de défendre la libre circulation des personnes, a rappelé Corrado Pardini. Mais les mesures d’accompagnement ont permis l’acceptation de ce traité. Le syndicaliste, aussi conseiller national (PS/BE), a répliqué de manière cinglante à l’attaque menée fin janvier par l’UDC contre les mesures d’accompagnement et l’activité syndicale. «La libre circulation des personnes crée des emplois et de la prospérité. Mais sans partenariat social, ses jours sont comptés […]. Nous représentons tout ce que l’élite de l’UDC déteste.»

Président du syndicat Syna, Arno Kerst a renchéri en évoquant l'importance pour les institutions de recherche et de formation helvétiques de bénéficier d'échanges internationaux. La participation de la Suisse à différents programmes européens dans ce domaine profite directement aux employés helvétiques selon lui et est d'autant plus nécessaire que les défis de la numérisation imposent un effort de formation accru. 

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L'industrie MEM, mobilisée très tôt, veut donc signaler à l'UDC qu'elle est prête à s'engager de toutes ses forces dans cette campagne. Corrado Pardini en est persuadé: le front des partenaires sociaux va l’emporter dans la mère des batailles sur la libre circulation des personnes. Il estime même qu’il sera «facile de contrecarrer» les projets de l’UDC. Cette assurance existait pourtant aussi il y a quatre ans, avant le vote du 9 février 2014 sur l’initiative UDC «Contre l’immigration de masse». Mais tant le patronat que les syndicats avaient perdu, et avec eux l’ensemble de la classe politique aux affaires, hors UDC. Le conseiller aux Etats Daniel Jositsch (PS/ZH), également président de la Société suisse des employés de commerce, évoque l’importance de renouveler le discours et le débat dans ce dossier. Il confesse: «J’ai fait l’erreur il y a quatre ans de vouloir expliquer aux gens que leurs problèmes n’en étaient pas vraiment. Il faut les prendre au sérieux et surtout montrer les chances liées aux bilatérales I. Nous avons été trop défensifs à l’époque.»

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