Jura vaudois

Des sous contre un paysage, dilemme au pied du Jura

L’extension de la gravière de Baulmes, dans le Nord vaudois, divise la population. Jacqueline de Quattro, qui doit assurer les besoins du canton pour quinze ans, tranchera

Avec son clocheton qui le fait ressembler à un collège, sa majestueuse cage d’escalier ornée de peintures académiques de bonne tenue, l’hôtel de ville paraît bien grand pour un village vaudois du pied du Jura. Il incarne l’ambition des générations précédentes, mais pas seulement: c’est aussi le grand projet de l’actuelle équipe municipale.

«Nous voulons le rénover entièrement, explique le syndic Julien Cuérel. Cela permettra de mettre aux normes la salle de spectacle et d’installer dans le bâtiment un cabinet médical et lieu d’accueil de jour», précise l’édile, 43 ans, fiduciaire au village et député UDC depuis qu’il a remplacé au Grand Conseil le conseiller national Jacques Nicolet.

Pour financer ce projet sans augmenter les impôts, ni engager la commune dans un emprunt périlleux en cas de remontée des taux, la solution est toute trouvée: l’entreprise de matériaux Cand-Landi, qui exploite depuis des années une gravière sur le territoire de la commune, demande justement une extension. Pour l’extraction de 600000 m3 de granulats naturels sur une période de dix ans, l’autorité compte sur une redevance de 2,5 millions de francs.

Le parlement communal, qui n’était que consulté, ne semble pas avoir bronché. Mais 150 citoyens, sur une population de mille habitants, ont fait opposition. Bien présente dans le village, la contestation ne cède pas alors que les échéances se rapprochent, ainsi que les autorités ont pu le constater lors d’une récente réunion de toutes les parties.

Un lieu important pour la cohésion du village

«Personne n’a contesté les étapes successives de la gravière actuelle, qui se situent sur des champs à plat et sans intérêt biologique, mais il en va tout autrement de l’extension envisagée», note Benoît Renevey, biologiste et photographe de la nature, installé dans le village depuis une dizaine d’années. Les sept hectares visés, vallonnés, constituent à l’orée de la forêt un pâturage boisé en pente, planté de haies et de bosquets.

Surtout, le lieu est une promenade favorite des villageois. «Pour nous c’est un site paysager précieux, émotionnel, un lieu emblématique et stimulant pour le village, pour la cohésion entre ses générations», assure un autre habitant, se faisant le porte-parole d’un groupe d’opposants.

Comme le veut la procédure, les services de l’État sont montés au village pour répondre aux contestataires. Dans son plan des carrières, le canton a recensé des gisements en gravier pour un siècle. Mais les sites actuellement exploités n’assurent les besoins que pour quatre ou cinq ans, alors que la loi stipule de prévoir pour quinze. A l’échelle cantonale, parmi une cinquantaine de sites, la gravière de Baulmes est de taille moyenne. Pour Cand-Landi, une entreprise familiale de 200 employés qui s’est diversifiée dans l’assainissement de sites et le traitement des déchets, le site de Baulmes est un «fondamental pour notre activité principale.»

Remise en état promise

Au bout d’une dizaine d’années, l’extension prévue doit être remise en état. Un rapport d’impact est joint au dossier. Mais c’est une arme à double tranchant: il souligne, mieux que les habitants ne pourraient le voir d’eux-mêmes, la valeur biologique des espaces menacés. L’entreprise et l’État promettent des «mesures compensatoires», une expression ambiguë parfois source de malentendus. A l’échéance de l’exploitation, relief et flore seront rétablis. «Nous reconstituerons au plus proche, promet le bureau d’étude mandaté, mais on ne peut pas remplacer le temps.»

Les citoyens de Baulmes qui en doutaient encore ont compris qu’il n’y aura pas de votation populaire. Le terrain est communal, mais il n’est pas aliéné et la commune ne s’engage pas financièrement. La signature d’une convention avec l’exploitant est donc de la seule compétence de la Municipalité. C’est la conseillère d’État Jacqueline De Quattro qui prendra la décision finale sur le permis d’exploiter. Ou la justice, car la décision de la ministre du territoire et de l’environnement peut être contestée devant le tribunal administratif.


Histoire. «La gare de New York a été construite avec le ciment de Baulmes»

Si la gravière divise le village d’aujourd’hui, l’exploitation du sous-sol est loin d’être une préoccupation nouvelle. Elle domine même toute l’histoire de la localité depuis plus de cent ans. Au XXe siècle, une usine de chaux et ciments a marqué la localité, dont la population a dépassé les mille habitants, davantage qu’elle n’en compte aujourd’hui.

Le percement de la carrière de pierres des Rochettes et la construction de l’usine, en contrebas, ont suivi l’ouverture de la ligne ferroviaire Yverdon-Sainte-Croix (1893), qui amenait la main-d’œuvre de la plaine jusqu’aux usines du balcon du Jura. A mi-course et au pied de la montagne, l’exploitation comptera à son apogée plusieurs centaines d’ouvriers. «Tous les jours à onze heures et demie, on entendait les coups de mine à la carrière, se souvient Louis Cachemaille, l’un des doyens du village. Notre usine était renommée, on dit même que la gare de New York a été construite avec le ciment de Baulmes.»

L’affaire a duré soixante ans. A la fin, l’usine était obsolète et la carrière menaçait le chemin de fer. L’entreprise ferme au début des années soixante, ses bâtiments sont dynamités par l’armée. Aujourd’hui, les 17 km de galeries de la mine de Baulmes sont réservés aux spéléologues, mais la carrière devient lieu de culture. Une comédie musicale s’y jouera cet été, avec 150 participants et un budget de 800 000 francs, dont 10 000 spectateurs devront couvrir la moitié. On sera en 1920. L’héritier des chaux et ciment, plutôt que de reprendre l’usine comme le voudrait son père, préfère apprendre les claquettes et vivre la vie d’artiste en parcourant le vaste monde (www.claquettiste.ch).

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