Les avions de combat, sur lesquels le Conseil fédéral doit se prononcer avant fin mars, sont-ils un moyen de faire décoller l’industrie suisse? A moins que les arguments économiques ne permettent surtout de sauver le programme de l’avion de combat.

Lorsqu’une armée, suisse ou étrangère, achète de l’armement en dehors du pays, le fabricant étranger est en principe tenu de compenser à 100% la somme contractuelle par une participation directe ou indirecte de l’industrie indigène.

C’est tout de même, dans le cas du futur avion de combat, un marché d’affaires compensatoires de plus de 2,2 milliards de francs. Selon des propos prêtés à la ministre de l’Economie Doris Leuthard, de quoi jouer le rôle d’un programme de relance.

Une idée pourtant mise à mal il y a deux ans déjà par un rapport très critique du Contrôle fédéral des finances (CDF) qui relevait que «ces affaires n’ont que très rarement des effets durables d’un point de vue économique et leur efficacité en matière d’emploi est plus faible que prévu». Sur la base des programmes d’armement de 1995 à 2005, les économistes du CDF estimaient que 40% à peine des dépenses à l’étranger revenaient sous forme de contre-affaires. Ils allaient plus loin, estimant que «les affaires compensatoires ne constituent pas une option d’avenir pour l’industrie, mais un mal nécessaire».

Selon le conseiller national Josef Lang (Verts/ZG), «pour des raisons politiques on a toujours largement surestimé le montant des affaires compensatoires».

Le Conseil fédéral en a tiré les leçons. Il s’apprête, comme le lui suggérait le CDF, à élaborer une stratégie plus transparente et plus efficace. Une étude, intitulée «Approches pour des affaires compensatoires durables», commandée à l’Université de Saint-Gall par Armasuisse, le centre de compétence pour l’armement, tout en confirmant la thèse du CDF, doit fournir des pistes pour améliorer les effets des contre-affaires.

Les fournisseurs pressentis pour remplacer les 42 F-5 Tiger, soit Dassault pour le Rafale, EADS pour l’Eurofighter ou le suédois Saab pour le Grippen, n’ont pas attendu la décision du Conseil fédéral pour nouer des contacts, voire même des contrats avec des industries suisses. Un forcing des constructeurs. Un moyen de pression économique sur le gouvernement pour les uns, une façon de mieux anticiper les relations d’affaires pour les autres.

Dassault et Ruag Technology signeront ainsi des contrats pour la fabrication de réservoirs de carburant destinés au programme Rafale pour l’armée de l’air et la marine françaises. L’entreprise jurassienne Condor, la société genevoise Jean Gallay sont impliquées dans les programmes Rafale et Falcon, mais ont aussi des contacts avec EADS (Airbus) ou Saab.

Les projets de collaboration planifiés par les trois fournisseurs atteindraient déjà 50% du marché avant même la décision du Conseil fédéral. «Les contrats signés avec les entreprises suisses se chiffrent entre 300 et 400 millions de francs», estime Albert Gaide, un des responsables du nouveau bureau des affaires compensatoires créé entre Armasuisse, l’association des constructeurs de machines Swissmem et le Groupe romand pour le matériel de défense et de sécurité.

Du côté des industriels et d’Armasuisse, on a pris conscience de la nécessité de changer complètement de stratégie et de mieux contrôler les contre-affaires. «Jusqu’ici, dit-on au Contrôle des finances, il était difficile de savoir ce qui découlait véritablement des affaires compensatoires ou ce qui appartenait aux rapports d’affaires courants entre des entreprises suisses spécialisées dans l’aéronautique et les constructeurs.»

Pour ne pas perdre des contrats, un entrepreneur pouvait faire passer sous la rubrique «affaires compensatoires» ce qui n’était qu’une prolongation de contrat ordinaire. Pour les entreprises impliquées, la participation à de tels programmes est dynamisante. «Avec la construction du F/A-18, nous avons vécu une excellente expérience. Cela nous a amené de nouvelles affaires et contraints à développer des compétences que nous pouvons faire valoir auprès de nouveaux clients», dit Laurence de la Serna, directrice générale de Jean Gallay. L’entreprise genevoise fabrique des pièces mécano-soudées très complexes pour les moteurs.