Quand elle reçoit l’annonce du contrôle de l’abri PC de sa maison, Madame Zuber (*), qui habite dans la couronne de la ville de Berne, croit d’abord à une arnaque: «Cela fait quarante ans que j’habite dans ma maison et je n’avais jamais reçu une lettre de ce genre. J’ai même appelé le maire de ma commune pour lui demander ce que je devais faire. Il m’a dit que c’était la procédure et que je pouvais ouvrir ma porte au contrôleur.» La septuagénaire n’est pas au bout de ses surprises. La lettre est accompagnée d’un ordre de marche de deux pages lui rappelant ses obligations. Il faut, tous les 12 mois, contrôler le système de ventilation, les portes blindées, les grilles d’écoulement, la sortie de secours, etc. Avec un fort accent mis sur la propreté: la prise d’air est-elle propre? Et la valve anti-explosion? et les joints en caoutchouc?

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C’est une spécificité tout helvétique. Si l’impensable se produit – guerre, catastrophe naturelle, attaque chimique, etc. –, chaque personne résidant en Suisse dispose d’une place dans un abri PC. Et l’administration fédérale est précise: on ne devra pas marcher plus de 30 minutes depuis son domicile pour se mettre à couvert, 60 minutes dans les régions de montagne.

Un patrimoine de 12 milliards de francs à entretenir

Il y a ainsi 360’000 abris de protection civile en Suisse, dans des maisons, des immeubles ou des ouvrages communaux. Ce sont les vestiges d’une époque où la menace atomique hantait les autorités fédérales à tel point que le nombre de places protégées atteint même 8,8 millions, soit une couverture de 113%, selon les chiffres fournis par l’Office fédéral de la protection de la population (OFPP).

Ce qui a été construit ne peut pas être simplement laissé à l’abandon mais doit être entretenu

Au vu des surcapacités, depuis 2012 et l’entrée en vigueur de la révision de la loi sur la protection de la population, l’obligation de ménager un abri dans toute nouvelle construction a été levée pour les régions qui en comptent déjà suffisamment.
Mais la Suisse n’en a pas fini pour autant avec ses abris, comme l’expliquait à l’époque des débats le conseiller fédéral Ueli Maurer: «Ce qui a été construit ne peut pas être simplement laissé à l’abandon mais doit être entretenu, de manière à ce qu’on puisse l’utiliser à nouveau en cas d’urgences. C’est le principe de base de la révision de la loi: l’entretien des infrastructures existantes dont la valeur est de 12 milliards de francs.»

«A quoi sert-elle, cette manivelle?»

Autre nouveauté depuis 2012, cet entretien incombe désormais aux propriétaires des abris PC: les communes, mais aussi les particuliers. Et qui dit obligation d’entretien, dit bien sûr aussi contrôle de l’obligation d’entretien.

Madame Zuber en a fait l’expérience, un mercredi, jour du contrôle. L’inspecteur a passé son abri – transformé en cave à vins, comme le font beaucoup de Suisses – à la loupe. Il faut impérativement libérer la manivelle qui actionne le système de ventilation, cachée par des bouteilles, note-t-il. «J’aurais pu la jeter cette manivelle, je ne sais même pas à quoi elle sert», soupire Madame Zuber. Qui s’étonne: les abris de ses voisins n’ont pas été contrôlés et elle-même avait même reçu un numéro de lit pour se rendre à l’abri PC de la commune en cas de crise. «De toute manière, s’il y a une guerre, je sors de chez moi et je respire tant que je peux», plaisante notre interlocutrice. Elle s’estime néanmoins heureuse: après avoir obtempéré et déplacé son vin (après deux rappels), elle n’a rien dû payer.

La loi va jusqu’à menacer les propriétaires qui n’entretiennent pas suffisamment bien leur abri d’une amende (jusqu’à 5000 francs). Mais l’OFPP rassure: il ne recense aucun cas de ce genre.

Un pactole de 700 millions pour les abris

En revanche, les propriétaires ne sont pas tenus de payer s’il faut moderniser leur abri, par exemple changer le système de ventilation. Heureusement, car l’argent ne manque pas à cet effet. Les personnes qui construisent une maison sans abri antiatomique doivent en effet s’acquitter de ce qu’on appelle une «contribution de remplacement» (de 400 à 800 francs par place protégée). Depuis 2012, ces taxes reviennent directement aux cantons. Bien qu’elles aient baissé, elles forment un véritable trésor de guerre à disposition des collectivités publiques: 700 millions de francs au total, selon les analyses fournies par l’Office fédéral de la protection de la population.

Ce pactole est destiné à financer l’aménagement d’abris publics, la modernisation des ouvrages existants chez des particuliers, mais aussi le contrôle de ces derniers. Or depuis 2013, l’Office fédéral autorise les administrations à confier cette mission de contrôle à des tiers. Un nouveau créneau s’est ouvert sur le marché des services.

Pas de bénéfice «pour l’instant»

Si elle n’offre pas des promesses de rendements juteux, l’affaire est suffisamment rentable et sûre pour attirer des sociétés privées. L’entreprise zurichoise Abri Audit SA, avec ses bureaux à Lausanne, Berne et Bâle, est en pôle position dans ce domaine. Elle travaille déjà avec des communes bernoises notamment. Son directeur, Robert Bolleter, s’intéresse désormais à la Suisse romande. «Nous sommes en contact avec tous les cantons suisses. Depuis 2015, le canton de Berne travaille systématiquement avec des sociétés spécialisées pour le contrôle périodique des abris. La situation en Suisse romande est spéciale. Genève a sa solution propre. Le Valais est en train de confier le contrôle périodique des abris aux communes. Un processus politique est en cours dans les autres cantons romands pour qu’ils puissent travailler avec des tiers dans ce projet.»

Membre du groupe Lunor, qui est lui-même spécialisé dans la production de composants pour abris PC, Abri Audit SA dit travailler en toute indépendance. Le directeur Robert Bolleter ne souhaite pas divulguer le chiffre d’affaires de la société. Mais il indique: «Nous ne faisons pas encore de bénéfice. Les honoraires pour nos travaux sont définis par les cantons qui peuvent les financer par le biais des Fonds des contributions de remplacement». Mais pourquoi confier des contrôles d’abris antiatomiques à une société privée, qui plus est membre d’un groupe qui vend des composants d’abris? Le directeur met en avant la qualité du service: «Les autorités désirent connaître l’état des abris et s’il y a des lacunes. Nous offrons des données digitales en la matière et sommes en mesure de faire un bilan professionnel.» Pour Madame Zuber, cette rigueur fédérale a au moins un point positif: sa cave – ou plutôt son abri PC – est maintenant à nouveau rangée. Tip top en ordre.


(*): Nom d’emprunt, identité connue de la rédaction