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Le Contrôle fédéral des finances accable l’EPFL pour ses bâtiments spectaculaires

Analysant des constructions de Zurich et surtout Lausanne, le gendarme des finances critique l’Ecole polytechnique des bords du Léman. Elle aurait concédé trop d’avantages aux investisseurs privés

Un rapport sévère, suivi de quelques considérations qui atténuent un peu la dureté du propos. Lundi, le Contrôle fédéral des finances (CDF) a publié une analyse des dépenses immobilières initiées par les écoles polytechniques fédérales de Zurich et Lausanne, en les tançant: elles se sont aventurées sur des terres dangereuses, ont manqué de transparence et ont pris des engagements coûteux, disent en substance les analystes du CDF. Son directeur, Michel Huissoud, note en outre que certains projets «ne sont pas liés aux missions légales des écoles». Le jugement porte notamment sur le spectaculaire centre de congrès de l’EPFL, inauguré en novembre 2014.

Notre infographie interactive. Un campus en chantier permanent

Les gendarmes des finances fédérales expliquent leur intérêt en raison de la valeur élevée des biens immobiliers des EPF, 4,6 milliards au total. En outre, les projets menés à Lausanne, en particulier le centre de congrès, ont suscité plusieurs critiques quant à leur viabilité économique. Le CDF a analysé cinq projets, trois à Zurich – dont des logements pour étudiants et des bureaux –, ainsi que les deux plus grands développements récents de l’EPFL, le quartier de l’Innovation, qui, au sud, accueille des entreprises telles que Logitech, et le quartier Nord, le vaste ensemble composé de logements et du centre de congrès. Le Learning Center, une réalisation clairement signalée comme l’œuvre d’un sponsoring, n’a pas fait l’objet de l’étude.

Lausanne visée en premier lieu

Les réserves exprimées sont à peu près similaires pour les deux écoles. Toutefois, Lausanne est visée en premier lieu en raison de l’importance des montants, près de 360 millions pour les deux quartiers. De plus, contrairement à l’EPFZ, l’EPFL a voulu garder la main sur le fonctionnement de ses nouvelles structures, ce qui implique aussi de payer les éventuels déficits.

D’abord, Michel Huissoud et son équipe contestent l’usage de la notion de «partenariat public-privé» à propos des deux quartiers. «Dans le modèle du PPP, l’investisseur prend part à l’exploitation et aux risques; pour le centre de congrès par exemple, ce n’est pas le cas, l’EPFL prend en charge le déficit.» Les partenaires sont des banques dans les deux cas, Credit Suisse pour le quartier Nord, UBS pour celui de l’Innovation. Elles ont financé les constructions, bénéficiant d’un droit de superficie, et elles louent les structures aux entités créées par l’EPFL et quelques partenaires, par exemple pour les 800 logements au nord.

Des rendements douillets

Au terme de son audit, le CDF juge que le rendement est supérieur à 4%, ce qui «semble excessif a posteriori». Michel Huissoud précise: «Aujourd’hui, nous estimons que les conditions sont défavorables à l’EPFL et favorables à l’investisseur.» Dans sa réponse, l’école conteste avec véhémence la méthode de calcul et les barèmes des contrôleurs. Le taux jugé approprié par le CDF «est totalement théorique» et le rendement net se révélera «très inférieur» à celui qu’évoquent les analystes.

Lire aussi: L’EPFL inaugure son ambitieux centre de congrès

Ceux-ci se montrent particulièrement critiques à propos du quartier Nord. Ils dépeignent une direction de l’EPFL voulant boucler l’affaire dans l’urgence, exerçant une «pression» sur sa tutelle, le Conseil des EPF, car elle était si «désireuse de conclure rapidement les contrats»; «Prise six jours après la demande de l’EPFL, le 10 décembre 2010, la décision du Conseil des EPF ne s’appuie sur aucun plan d’affaires.»

La défense de l’EPFL

Là aussi, l’équipe de Patrick Aebischer se défend en évoquant la nature particulière du projet. Elle argue qu’elle avait d’abord proposé une autre voie de financement, qui s’est révélée impossible à emprunter. Pour mener à bien de telles réalisations, dans des délais serrés, il a fallu opter pour ce scénario, juge la présidence; ainsi, les montants élevés qui ont été mobilisés «ont de fait été avancés par les investisseurs et l’EPFL n’a pas eu à bloquer ces ressources, qui ont pu dès lors être conservées dans le budget normal d’exploitation». Une situation de gagnant-gagnant, avancent les responsables, lesquels jugent l’analyse du Contrôle des finances trop orientée vers les critères des investisseurs, oubliant de ce fait les avantages pour l’institution publique. Le Conseil des EPF, lui, admet la critique à propos du contrôle de ces montages particuliers. Il a déjà changé ses règles. Désormais, de tels partenariats devront recevoir un aval fédéral.

Lire la réaction de Patrick Aebischer: «Le centre de congrès fait partie intégrante du concept de campus»

Grégoire Demaurex, de l’équipe du CDF, estime en outre que l’école «lie les deux quartiers, pour gagner du temps», puisque la zone dévolue à l’innovation est rentable, alors que le centre de congrès ne l’est pas. Pis, les coûts d’entretien de ce dernier sont «difficiles à évaluer», et des doutes concernant sa rentabilité auraient été exprimés depuis les débuts du projet, glissent les inspecteurs des finances.

Reprendre possession des locaux

Sur le long terme, le CDF plaide pour que l’EPFL et la Confédération reprennent les structures dans 30 ans au plus tard – les accords portent sur 99 ans, dont au minimum trois décennies –, voire avant, si elles trouvent une entente avec les partenaires. Sortir du système actuel serait plus économique que louer les locaux pendant près d’un siècle. Mais là aussi, il faudra payer: environ 380 millions, chiffrent les spécialistes, selon les contrats.

Ceci posé, Michel Huissoud tient à modérer les reproches. Il recourt à la métaphore du verre à moitié vide, ou plein. Les réalisations de l’EPFL n’ont connu «aucun dépassement, aucune surprise budgétaire», et elles n’auraient pas pu être réalisées sans ces financements alternatifs. Nuances dans la gronderie fédérale.

Lire également: A l’EPFL, les années Aebischer en cinq dates


En chiffres

■ EPFL, quartier de l’innovation

Ouvert, pour les premiers volumes, en 2008, il abrite de grandes entreprises dont Logitech et des start-up. Il comprend 13 bâtiments, 160 sociétés, et 1600 personnes y travaillent. L’investissement, réalisé par UBS, a été de 134 millions de francs.

■ EPFL, quartier nord

Surplombant la station du M1, il a été ouvert entre l’automne 2013 et le printemps 2014. Il offre 800 logements, un supermarché, des commerces, une polyclinique. Orchestrée par Credit Suisse, la réalisation a coûté 224 millions. Entièrement modulaire, le centre de congrès peut accueillir 3000 personnes. L’EPFL s’est donnée 5 ans pour arriver aux chiffres noirs.

■ A Zurich

Le Contrôle fédéral des finances a aussi analysé trois réalisations de l’EPFZ, deux maisons de logements pour étudiants et un bâtiment de bureaux sur le campus de Hönggerberg. Les critiques sont semblables, mais les montants moindres, 135 millions au total.


Les maisons suisses de la science aussi épinglées

Le réseau des maisons scientifiques suisses à l’étranger, les Swissnex, suscite un sentiment mitigé chez les experts du Contrôle fédéral des finances (CDF). Ces centres de promotion de la recherche se trouvent à San Francisco, Boston, Shanghai, Bengalore et Rio.

Le CDF juge que leur financement annoncé par le Secrétariat d’État à la formation, la recherche et l’innovation (Sefri) est sous-estimé: de 5,5 millions par an, on passerait à 10 millions en ajoutant certains coûts. Eric-Serge Jeannet, vice-directeur du CDF, parle d’un «instrument de conduite insuffisant», d’objectifs «pas mesurables», et de «doublons» avec d’autres institutions, dont Pro Helvetia. Il plaide pour une «meilleure intégration de la fonction scientifique» dans les représentations suisses à l’étranger.

Au Sefri, le responsable de ce domaine Mauro Moruzzi assure travailler «en complète collaboration» avec les Affaires étrangères, même si la convention qui lie les deux instances va être «toilettée». Il «réfute catégoriquement» l’existence de doublons, et signale l’existence d’une feuille de route pour les Swissnex qui répondrait à nombre d’interrogations du CDF.

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