Il y a des rencontres qui marquent une vie de journaliste. Celle avec Jean-Louis B., devenu depuis lundi le fugitif le plus recherché de Suisse, en fait incontestablement partie. C’était un jour enneigé, derrière les grilles du pénitencier de Bochuz, là où ce condamné pas comme les autres purgeait sa peine à l’époque.

En ce mois de février 1999, nous avons retrouvé ce détenu considéré comme l’un des plus dangereux du pays. Un délinquant pour lequel on a imaginé toutes sortes de traitements, de la castration chimique ou physique (il refusera) à la lobotomie, pour éliminer une violence particulièrement tenace. Jusqu’à ce que les psychiatres avouent leur impuissance.

B., alors âgé de 53 ans, a fait son entrée au parloir. Grand, imposant, les cheveux coupés très court, une boucle à l’oreille, une croix et deux médailles de la Vierge autour du cou. Cet homme n’avait rien du délinquant sexuel qui rase les murs en prison. Un peu tendu, il a commencé à parler de lui. Ces longues années de prison ne lui avaient pas fait perdre son accent jurassien. Ni son humour. Il aimait imiter les gardiens de Thorberg en suisse-allemand.

Le sujet de notre entrevue était pourtant sérieux. B. demandait alors de pouvoir retrouver la liberté à l’issue de sa peine. Le Parquet genevois, fort d’une expertise psychiatrique déclarant l’intéressé dangereux et incurable, s’y opposait au nom de la sécurité publique. Il voulait donc convaincre qu’il avait changé, pris conscience de la gravité de ses actes et qu’on pouvait lui faire confiance.

Très vite, en évoquant ce passé sombre, le regard de cet homme s’est mis à briller. Il a abandonné un ton faussement neutre et consensuel pour laisser transparaître sa révolte de toujours. Celle qui a inquiété les experts et causé bien du souci aux autorités. Dans le seul langage qu’il maîtrisait, celui de la taule, aidé par une mémoire infaillible, il s’est raconté. De manière effrayante. Avec cette expression parfois si dure, parfois infantile, sur le visage. Un moment de tension inoubliable. Surtout lorsqu’il s’agissait de le contredire ou de sentir son regard intensément posé sur soi.

«J’ai fait souffrir et je m’en rends compte. J’ai mérité ma peine mais pas plus. Je repense à ces malheureuses histoires et je me dis que tout a dû commencer quand j’avais à peine 5 ans. Je regardais déjà le postérieur de ma mère. Ensuite, j’ai rencontré ma première épouse lors d’un gala à Porrentruy. C’est elle qui m’a demandé de la sodomiser. J’y ai pris goût mais elle n’a plus voulu. C’est à ce moment que j’ai décidé de choisir d’autres femmes. Durant vingt ans, je me suis révolté contre tout. Mes parents, la société, les juges, les psychiatres qui voulaient me calmer à coups d’électrochocs et de tranquillisants. En prison, je n’avais pas peur d’aller au cachot. Depuis 1990, quelque chose a changé. Je ne sais pas si je suis toujours le même homme mais j’accepte mieux de me plier aux règles.»

Il y a tout de même quelque chose qu’il n’abordera pas. Les relations avec ses soeurs. Il était le seul garçon d’une famille de quatre enfants.

B. a ensuite parlé de la femme qu’il a rencontrée et épousée en détention. Avec des mots tout aussi crus. «On s’envoyait des petits messages alors qu’on était tous les deux détenus à Champ-Dollon. Elle pour une affaire d’escroquerie. Ses lettres étaient plus touchantes que celles que m’envoyait sa compagne de cellule. Elle est devenue mon égérie. Je l’aime même si elle est obèse et qu’elle a le nez tordu depuis quelques jours à cause d’une chute. C’est une Napolitaine, mère de trois enfants, et elle a du caractère. L’administration a mis une année à nous autoriser le parloir intime. On a déjà pu s’y rencontrer à douze reprises. L’autre jour, elle m’a même donné un coup. C’est la première fois qu’une femme me frappe. Il y a dix ans, je lui aurais éclaté la tête.»

Son avenir, il l’espérait ainsi. «Je souhaite vivre avec elle et lui faire connaître les forêts de mon Jura natal. Je veux aussi trouver un travail pour préserver le peu de dignité qu’il me reste. Et continuer la peinture. J’adore peindre. Surtout des visages de femmes.» Tout était presque dit.