La Direction du développement et de la coopération (DDC) s'inquiète de la propension des forces armées à diriger des opérations de soutien à la paix, qui placent côte à côte des personnels humanitaires et militaires. Elle l'affirme dans un rapport qui sera remis fin mars à un ensemble de pays connu sous le nom de groupe d'Oslo. Ce groupe réunit des Etats membres de l'OTAN et de l'ONU. En 1992, il a établi des lignes directrices qui avaient pour objet la coordination des efforts internationaux dans le cadre de catastrophes naturelles ou d'origine technologique. Le groupe s'est aperçu depuis qu'il était nécessaire d'élargir cette coordination à des situations post-conflictuelles, afin d'introduire plus de rationalité dans la coopération entre civils et militaires (CIMIC). Le rapport de la DDC poursuit cet objectif. Il fera office de contribution de la Suisse à la définition de nouvelles lignes directrices.

Mais quel titre portera-t-il? Une querelle oppose à ce sujet la DDC et le lieutenant-colonel Bruno Röslichef, chef au Département fédéral de la défense (DDPS), de la division des opérations de maintien de la paix et à ce titre responsable de la Swisscoy déployée au Kosovo. Celui-ci ne veut pas que le rapport de la DDC s'intitule «Proposition de la Suisse». Il ne le veut pas, car il estime que l'image des militaires y est malmenée. Aussi la contribution helvétique devrait-elle, au final et si aucun arrangement n'est trouvé, porter le titre de «Proposition de la DDC».

Dans son rapport qui ne cite aucun pays pour ne froisser personne, la Direction du développement et de la coopération écrit que, lorsque la présence de forces armées internationales s'avère nécessaire dans des situations d'urgence, il importe qu'elles agissent en faisant en sorte de ne pas compliquer la tâche des civils engagés sur le terrain de l'humanitaire. Il est dit aussi que «lorsque la neutralité et l'impartialité de ces forces ne peuvent être établies, leur utilité est limitée, et leur présence peut mettre en danger les humanitaires». La DDC ajoute que, dans le cadre d'une assistance à des opérations humanitaires, «les forces armées doivent être placées directement sous un contrôle civil». Elle estime que «leur mauvaise utilisation brouille le rôle des acteurs militaires et civils dans les démocraties émergentes et sape les efforts visant à renforcer les institutions civiles». Le ton du rapport n'est pas complaisant du tout.

En quoi peut-il heurter l'armée suisse, qui, comme le relève un haut fonctionnaire du DDPS, «n'est pas à proprement parler un acteur de la scène internationale»? Au sein du même DDPS, certains voient dans le rapport de la DDC, organe du Département fédéral des affaires étrangères, une contestation du rôle rempli par la Swisscoy au Kosovo, qui, sous l'apparence du treillis militaire, accomplirait une mission purement civile. Ceux qui voient cela n'ont pas tort. Un fonctionnaire de la DDC dit en effet: «Les militaires, au Kosovo, donnent trop dans les tâches civiles. Les Suisses et les Allemands construisent des ponts, retapent des maisons. Ce n'est pas à eux de le faire. Ils le font pour embellir leur image. Je ne conteste pas l'utilité des militaires dans la phase de stabilisation d'une situation critique. Cela nous facilite la tâche. Mais les militaires prétendent que les humanitaires ont besoin d'eux. Or cela, ce n'est pas vrai. Dans 90% des cas, le CICR agit sans soutien armé.» Le même fonctionnaire affirme qu'un officier britannique siégeant à l'OTAN, chef adjoint de la coordination des actions militaires et civiles, approuve le rapport de la DDC et admet que l'OTAN «en fait trop».

Un haut fonctionnaire du DDPS tient à calmer les esprits: «Nous allons discuter de ce rapport avec la DDC dans la première quinzaine de mars. Personnellement, je suis d'accord sur le fond. S'agissant de la présence de la Swisscoy au Kosovo, je précise que les militaires suisses ne remplissent pas une mission civile, mais fournissent un appui logistique dans une structure militaire. Ils construisent des ponts pour les besoins de la force multinationale sud. Tant mieux si ces ponts servent aussi de point de passage aux habitants. Et s'ils bâtissent des maisons, c'est pour répondre à une demande urgente.»

Le rapport de la DDC et ses retombées helvético-suisses pourraient servir d'arguments aux opposants à l'armement des soldats suisses à l'étranger, objet qui sera soumis à votation le 10 juin. Le fonctionnaire de la DDC précité en est conscient et il dit ne pas le souhaiter.