Genève

Coopération frontalière défaillante: «On peut comprendre les réserves de la France»

Soumis à forte pression depuis les attentats terroristes, l'aéroport de Genève ne peut plus compter sur l'aide de la France pour le renseigner sur les antécédents des employés. Analyse  du spécialiste de la sécurité, Alexandre Vautravers

Depuis deux mois, la France refuse de livrer des renseignements sur le profil des employés à l’aéroport. Réaction d’Alexandre Vautravers, spécialiste de la sécurité, collaborateur au Global Studies Institute de l'Université de Genève.

Le Temps : Quel est le problème entre Genève et la France?

Alexandre Vautravers: Les autorités françaises sont débordées par l’ampleur des problèmes: attaques terroristes, état d’urgence, championnat d'Europe de football, commémorations du centenaire de la Grande Guerre, disputes politiciennes et élections à venir. De nombreuses mesures ont été annoncées, à l’instar de la levée d’une «garde nationale» de 45’000 hommes. Ces mesures doivent pour la plupart encore être mises en place. Devant cette masse de travail, certaines informations ne passent plus. De fait, on observe que les canaux de transmission de la France à la Suisse rétrécissent depuis le mois de janvier.

Lire: Aéroport de Cointrin: la France prive Genève d’informations

- Est-ce que la France n’a pas apprécié la façon dont la Suisse a utilisé ses informations pour retirer les badges à des employés de l’aéroport?

- On touche là au problème de la coopération entre les services de renseignement, à l’intérieur du pays mais à plus forte raison avec des services étrangers. Lorsque ceux-ci transmettent des informations, ils risquent ainsi de révéler leurs sources ou leurs moyens. Dans les cas qui finissent devant la justice, les avocats de la partie civile ont accès au dossier. On peut donc comprendre ces réserves.

- Simonetta Sommaruga peut-elle parvenir à redresser la barre?

- Ce sera probablement difficile, car en France, les stratégies et les intérêts peuvent diverger entre les différentes autorités.

- Est-ce grave de ne plus pouvoir compter sur la collaboration étrangère?

- Oui, et cela montre surtout qu’il est dangereux d’être dépendant des services étrangers. La préoccupation principale des services français est la protection de leur population. On comprend donc que la collaboration devient alors, malheureusement, secondaire.

- Que peut alors faire la Suisse?

- La Suisse a des moyens d’action limités. Nous avons besoin de la nouvelle loi sur le renseignement, sur laquelle nous allons voter le 25 septembre, et qu’il nous aurait fallu il y a dix ans déjà. Cette loi permettra-t-elle réellement d’anticiper les menaces? Il faut l’espérer: on estime qu’un ou deux événements sont évités en Europe chaque semaine, grâce aux lois et aux moyens mis en place chez nos voisins. A défaut, en cas d’attentat, il faut absolument limiter les dégâts. Les services de renseignement français ou belges ont ainsi été capables, en moins de deux heures après une attaque, d’identifier les potentiels complices et contacts des terroristes. Cela est actuellement pratiquement impossible en Suisse.

- Genève est-elle une plaque tournante du djihadisme?

- Genève n’est pas davantage touchée que d’autres lieux en Suisse romande. Si ce n’est par sa frontière, cent kilomètres avec la France. Mais il y a d’autres foyers problématiques. Bienne par exemple, qui abrite la chaîne complète de l’islam radical, depuis les idéologues, en passant par les centres culturels et les quartiers où l’on se cache et où on recrute. D’autres cantons ruraux sont également touchés – ce n’est donc pas uniquement une problématique de centres urbains cosmopolites.

Carte interactive: Qui sont les djihadistes suisses?

- Alors c’est la Suisse romande qui est une plaque tournante?

- A chaque attentat ou presque, on découvre que les auteurs ou leur réseau ont des connexions avec la Suisse. Le mentor de Mohamed Merah résidait en Suisse. Certains recruteurs y sont très actifs. Certains activistes et leaders ont même été interrogés par les polices cantonales. La proximité et la langue jouent un rôle dans ce phénomène. Ces connexions sont observées dans les échanges de matériel, les réseaux des internautes qui correspondent, la création de sites internet. Il ne faut pas voir notre pays comme une base arrière: ce concept des années soixante est aujourd’hui dépassé. L’Etat islamique encourage ses «soldats» à passer à l’action partout où ils se trouvent, avec les moyens à leur disposition.

- Pourtant, la Suisse n’a pas été touchée par des attentats!

- C’est vrai, mais cela ne veut pas dire que le radicalisme n’y est pas présent. Avec 72 départs pour la Syrie, recensés par les services de renseignement, notre pays, au prorata de sa population, est dans la moyenne européenne. Quant à ceux qui assurent que ce danger n’en est pas un, ou pire, que le nombre de morts en Europe n’est pas très élevé, ils sont dans un déni de réalité. Comme tous ceux qui parlent aujourd’hui de cas psychologiques pour parler des djihadistes. Le phénomène en effet est tellement vaste qu’il ne faut pas se leurrer avec des explications médicales, financières, ou des justifications théologiques: le véritable problème est avant tout politique.


La France gèle la transmission des données à la Suisse

Depuis deux mois, la France refuse de transmettre à la police genevoise les informations demandées dans le cadre du contrôle des antécédents des employés occupant des postes sensibles à l’aéroport de Genève. Près de 200 personnes récemment recrutées sur le site seraient ainsi toujours en attente de leur autorisation de travailler, révélait la Tribune de Genève vendredi. La préfecture de l’Ain invoque des «raisons juridiques» pour expliquer cette décision. Un geste mal perçu par les autorités genevoises, alors que la menace terroriste demeure globalement élevée.

Pourquoi ce blocage? La question reste à éclaircir. Le retrait, en décembre dernier, du badge de 35 bagagistes par le Département genevois de la sécurité pourrait être à l’origine du problème. Les autorités françaises n’auraient alors pas apprécié l’usage fait par les Suisses des informations transmises. Une «demande de renseignements massive» récemment adressée aux Français, n’aurait pas été appréciée non plus. Paris étudierait actuellement la conformité de cette pratique avec l’accord franco-suisse de collaboration signé en 2007.

A ce stade, le fonctionnement de l’aéroport n’est pas perturbé, avance son porte-parole Bertrand Stämpfli. «Ce pourrait devenir un véritable problème si la situation n’était pas réglée avant la saison de forte affluence qu’est l’hiver.»
(Olivier Francey)

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