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Corine Mauch, maire socialiste de Zurich.
© Dominic Büttner

Grande interview

Corine Mauch: «Être maire, ça se construit sur le terrain»

La socialiste parle des défis qui attendent sa ville de Zurich. Femme de pouvoir, homosexuelle et rockeuse à ses heures perdues, elle incarne la gauche zurichoise intellectuelle et urbaine, qui roule à vélo et ne jure que par la qualité de vie en ville. Discrète à ses débuts il y a sept ans, elle raconte comment elle a investi son rôle de maire


Le Temps: Zurich grandit et devrait atteindre 500 000 habitants d’ici 2040, quel est le nombre d’habitant idéal pour la plus grande ville de Suisse?

Corine Mauch: Il n’y a pas de chiffre idéal. Dans les années 1990, Zurich perdait des habitants. Les familles partaient, l’industrie vivait une hémorragie. Nous avons vécu une crise profonde. Puis la ville a tenté d’inverser la tendance, et elle y est parvenue. Depuis, la population grandit à nouveau. Nous avons passé le cap de 400 000 habitants et c’est une bonne chose: nous attirons non seulement des personnes aisées, des entreprises, mais aussi des familles. Toutefois, notre potentiel d’expansion a atteint ses limites. Désormais, l’un de nos principaux défis est de densifier le centre.

– Comment fait-on?

– De nombreux bâtiments construits lorsqu’il n’y avait pas encore une telle pression sur le logement offrent un potentiel de densification. Après rénovation, certains ont la capacité d'accueillir 50% d’habitants supplémentaires. Nous sommes prêts à accueillir la croissance là où il existe déjà un bon réseau de transports, c’est-à-dire, dans les zones construites, à condition de ne pas dénaturer les quartiers existants. Et, dans notre système démocratique, cela ne peut pas se faire sans l’approbation de la population.

– Vous menez une politique de logement volontariste en proposant 26,4% des bâtiments d'utilité publique, 33% d’ici 2050, une proposition approuvée en votation populaire. La droite estime qu'il faudrait au contraire assouplir le cadre législatif imposé aux investisseurs immobiliers, pour augmenter l'offre et faire baisser les prix.

– Cette méthode ne fonctionne que dans la théorie économique. Il n’y a pas suffisamment de surface à bâtir à Zurich pour laisser la ville se construire sans garde-fou. Et la demande est telle que les prix augmenteraient de toute façon, le problème ne serait pas réglé. Nous tenons avant tout à la qualité de vie, au maintien des espaces verts. Mais notre politique de logement vise aussi un autre objectif essentiel: maintenir la mixité. Si elles n’y prennent pas garde, les villes voient se développer des ghettos, des quartiers où se concentrent les riches, d’autres où ne vivent que des pauvres, d'autres encore, où les populations se rassemblent en fonction de leur origine.

– Zurich, pourtant, n’échappe pas à la gentrification et affiche les loyers parmi les plus chers au monde

– Oui, la pression est forte sur le marché du logement, mais nous possédons un taux élevé d’appartements abordables. Les logements que la ville met sur le marché ne sont pas subventionnés. Ils sont exclus de la spéculation, afin que les loyers ne couvrent que les coûts. C’est aussi grâce à cela que les familles de la classe moyenne peuvent encore vivre à Zurich.

– Genevois  et Lausannois jalousent Zurich pour ses transports...

– Les transports publics sont une priorité depuis très longtemps à Zurich. Chaque semaine, des délégations du monde entier viennent observer notre réseau de bus, trams, RER. Nous travaillons main dans la main avec le canton pour fixer les besoins en amont et surtout, nous investissons. Lorsque nous avons créé la ligne de tram vers Zurich West, nous avions l’impression qu’elle traversait un vide. Mais nous savions que ce quartier allait se développer. Et, lorsque les gens sont venus, la ligne était déjà là.

– De votre côté, qu'enviez-vous aux villes romandes?

– J'apprécie leur savoir-vivre, la vue sur le lac Léman et le Mont-Blanc, uniques. Genève et Lausanne sont impressionnantes pour leur côté international et leur ouverture sur le monde.

– On vous reproche de vouloir faire la part belle aux cyclistes avec des autoroutes à vélos, alors que seuls 6% des citadins se déplacent par ce moyen...

– Je suis convaincue que c’est la bonne voie. Le trafic à vélo augmente. Et, pour inciter les gens à se déplacer à vélo, il faut des structures adéquates et sûres. L’avantage d’une ville dense est d’avoir des chemins courts pour aller d’un point A à un point B. Nous voulons éviter que les individus doivent prendre leur voiture pour circuler au centre. Lorsqu’Axel Weber, président du conseil de surveillance d’UBS, s’est installé à Zurich, il a affirmé qu’il souhaitait vivre dans une ville où son bureau et l’opéra sont accessibles à pied depuis son domicile. Depuis, je cite toujours cet exemple!

– En même temps, la ville a construit un silo à grains au coeur d’un quartier d’habitation, d’où partent des sacs de farine livrés par camions en Europe...

– Le silo se trouve surtout au bord d’une voie ferroviaire, par laquelle passe l’essentiel des livraisons de grains et de farine. Si ce n’avait pas été le cas, ce projet n’aurait pas été accepté. Là aussi, il répond à une volonté populaire: les Zurichois ont approuvé la construction de cette tour.

– Zurich a-t-elle été prise, comme on a pu le lire, d’un délire romantique à l’égard d’une ère industrielle révolue?

Lorsqu’on a vu les places de travail s’effondrer dans l’industrie, dans les années 1990, on a acquis la conviction que la production n’avait plus sa place dans la ville. Nous nous sommes trompés. Nous voyons, au contraire, des domaines industriels en pleine expansion s’installer dans les centres urbains. Il s’agit surtout d’entreprises actives dans l’innovation ou dans des secteurs hautement spécialisés, comme MAN Diesel & Turbo, à ZuriWest. (ndlr: constructeur de moteurs). Elles ont besoin à tout prix de force de travail qualifiée et ce personnel a certaines exigences: il souhaite vivre à proximité d’une offre culturelle foisonnante, de bonnes écoles pour leurs enfants et attendent une qualité de vie élevée. Ces industries veulent être dans la ville et notre rôle est de les aider à s’y installer.  

– Comment?

En maintenant les coûts du terrain abordables, par exemple. Mais nous devrions aussi revoir notre conception de l’urbanisme. A l’heure où les limites entre vie professionnelle et vie privée se brouillent, séparer le territoire en zones industrielles ou en zone d’habitation n’a plus autant de sens.

– Quels types d'activités économiques souhaitez-vous voir se développer en ville?

– Durant la crise bancaire de 2008-2009, nous avons pris conscience plus vivement encore de l’importance de la place financière et bancaire et du risque de concentration d’une activité. Lorsque tout va bien, c’est une chance. Mais quand le système s’effondre, la monoculture révèle son potentiel de risque. Nous souhaitons davantage diversifier l’activité économique, en lien avec les hautes écoles présente dans la ville. Il y a un potentiel dans le secteur des technologies informatiques, celui des clean tech, ou des sciences de la vie.

– Que faites-vous concrètement pour renforcer ces secteurs?

– Cela passe par un soutien aux start-up. Mais aussi par la promotion de la ville, comme dans le cadre du Greater Zurich Area, un groupe de travail impliquant huit cantons différents, où nous nous concertons pour faire connaître notre région à l’étranger.

– Cette ambition ne se heurte-t-elle pas aux mesures d'économies prévues par le canton, notamment dans l'éducation?

– C’est une vraie zone de tension. Oui, nous sommes sous pression, financièrement. Mais, malgré les périodes difficiles, nous possédons plus de 500 millions de francs de capital propre. Je n’aurais jamais cru que ce serait le cas, seulement huit ans après la crise. Malgré nos déficits, nous avons un potentiel d’investissement. Nous devons le faire pour maintenir l’attractivité de la ville.

– La gauche domine l'exécutif de Zurich, ville de la finance et des banques, depuis plus de 25 ans. A quoi tient votre longévité?

– Le rôle de la politique est de réunir les conditions pour permettre aux individus de bien vivre ensemble. En matière d'habitat, d'offre culturelle, de garde d'enfants pour les familles, de transports publics ou d'intégration, nous avons de bons projets, appréciés par les Zurichoises et les Zurichoises.

– La droite critique votre salaire (294 000 francs avec les indemnités) et une initiative communale réclame que l'exécutif de la ville passe de 9 à 7 membres. Vous sentez-vous sous pression?

– Dans notre système traditionnel de démocratie directe, les membres des exécutifs sont observés de près. Les débats au sujet des rémunérations ou de la composition du gouvernement font partie de la fonction.

– Qu’est-ce qui vous a donné envie de faire de la politique?

– J’ai grandi dans une famille de politiciens engagés. Ma mère a été l’une des premières femmes au parlement national. Lorsque je suis née, elle n’était pas encore éligible. Je me souviens bien du jour où elle a obtenu le droit de vote, j’avais 12 ans. Nous parlions de politique à la maison. Et, très tôt, je me suis engagée dans des mouvements féministes, antinucléaires et pour la création de coopératives d’habitation. Au départ, je ne voulais pas entrer dans un parti.

– Pourquoi avoir choisi le Parti socialiste?

– A mes yeux, il fallait que ce soit un grand parti, national, pour les possibilités qu’il offre: le réseau, les connexions. Et, du point de vue de mes valeurs, c’était clair que ce serait le Parti socialiste.

– Comment poursuivez-vous votre engagement féministe?

– C’est un thème très important pour moi. Nous venons de fêter de fêter les 25 ans de la grève des femmes et nous ne sommes pas encore parvenu à une égalité effective entre les sexes. Les femmes sont encore clairement moins bien payées. A Zurich, le travail pour l’égalité entre les sexes relève directement de mon département. Nous nous sommes fixés comme objectif d’arriver à un minimum 35% de femmes à des positions de cadre. Dans mon département, nous sommes arrivés à 50% de postes féminins.

– Vous avez joué dans un groupe de rock…

– Et je continue! Nous ne donnons plus de concerts publics, mais nous jouons toutes les six semaines, le dimanche après-midi.

– Pourquoi avoir choisi la guitare basse?

– Enfant déjà, j'aimais la combinaison du rythme et des sons bas.

– Votre image a beaucoup changé: au début de votre mandat, on vous a qualifiée de souris grise. En 2012, au festival du film de Locarno, le réalisateur Oliver Stone vous surnomme «hot babe». Que s’est-il passé entre temps?

– (rires) Il n’y a pas d’apprentissage de maire, c’est un rôle qui se construit sur le terrain. Je suis passée directement d’une fonction d’élue au parlement à un poste de présidente de la ville, sans avoir siégé à l’exécutif, c’est un grand pas. Dès le départ, je savais que j’avais besoin de temps pour apprendre le métier. Mais les médias ne peuvent pas le tolérer et n’accordent pas de temps aux gens. La pression était énorme au début.

– Vous pourriez dire, pour parodier Simone de Beauvoir, on ne naît pas maire, on le devient… Et être une femme à cette fonction, est-ce une pression supplémentaire?

– Je ne peux pas comparer, mais je crois qu’une partie des frictions au début, étaient liées au fait que j’étais la première femme à ce poste. Les hommes avaient toujours façonné l’image de ce que doit être un maire. Et soudain, une femme arrive et fait certaines choses autrement, les gens ont dû s’y habituer. Je ne souhaite pas tout réduire au sexe, car cela tient aussi au caractère, chaque personne a son style. Mais la conscience d’être une femme a joué un rôle.

– Vous avez allumé une bougie cette semaine pour rendre hommage aux victimes de la tuerie d’Orlando. Vous engagez-vous pour la cause des homosexuels?

– C’est important, mais mon combat ne se réduit pas à l’homosexualité. Ce qui compte, c’est de m’engager pour une société ouverte et tolérante, dans laquelle il n’y ait pas de place pour la discrimination, que ce soit à l’égard des homosexuels, des étrangers, des femmes, car à mes yeux, ce n’est qu’ainsi que l’on peut vivre libre.

– Vous vous êtes pacsée il y a deux ans. Votre homosexualité a-t-elle toujours été acceptée?

– Pour moi il était clair dès le départ, lorsque je me suis présentée à ce poste, que je n’allais pas le cacher. C’est une part de moi, je vis ainsi, je ne voulais pas de double jeu. Mais ce n’est pas non plus un programme politique. Je me suis demandée si cela allait constituer un obstacle dans la campagne. Lorsque j’ai été élue avec de bons résultats, j’étais heureuse de me rendre compte que cela n’a pas été le cas.

– Le parlement a ouvert la voie à l’adoption de l’enfant du partenaire pour les couples gay. Avez-vous l’impression que la société suisse accepte davantage qu’avant l’homosexualité?

– Oui, sans aucun doute. Il y a eu énormément d’évolution au cours des dernières années. Celle qui m’a le plus surprise est l’approbation du partenariat enregistré. Même s’il existe encore de l'intolérance, nous sommes dans la bonne direction.

– Votre élection a-t-elle revêtu un caractère symbolique?

– Inévitablement. Après mon élection, j’ai pris conscience de l’importance que cela avait pour la communauté gay à Zurich. Une amie m’a dit: la prochaine fois que je me trouve face à un employeur, je dirai que je vis avec une femme. Le fait que j’ai déclaré ouvertement mon orientation sexuelle a donné du courage à beaucoup de personnes. Et, pour moi, cela  fait partie de plus belles réactions.

– Souhaitez-vous vous représenter dans deux ans?

– Il est beaucoup trop tôt pour le dire! Mais ce qui est certain, c'est que j'ai beaucoup de plaisir à exercer cette fonction. 


«En matière d'imposition des entreprises, Zurich et Vaud ne sont pas comparables»

Le Temps: Dans le cadre du débat sur la troisième réforme de l'imposition des entreprises, le conseiller d'Etat Ernst Stocker, responsable des finances à Zurich, affirme que l'impôt sur le bénéfice des sociétés doit baisser. Le conseiller aux Etats zurichois Ruedi Noser estime quant à lui qu'il devrait passer de 21% aujourd'hui à 16%. Quelle est votre position?

– Corine Mauch: Si l'impôt sur les bénéfices des entreprises était réduit si fortement, les pertes de recettes fiscales pour la ville de Zurich se chiffreraient en centaines de millions. Nous ne pourrions supporter un tel déficit sans mesures de compensation. Nous devrions réduire les prestations, ou augmenter l'imposition des particuliers, ce que nous ne voulons pas. 

– Zurich pourrait-elle baisser son taux d'imposition des entreprises de 21,6% à 13,8%, comme en a décidé de canton de Vaud?

– Zurich et Vaud sont incomparables. Nous avons peu de sociétés à statuts spéciaux sur notre territoire. Ces dernières représentent seulement 8% des recettes fiscales provenant des entreprises. Une réduction massive de l'imposition de toutes les entreprises, si elle était envisagée, devrait faire l'objet d'un examen minutieux.


Le questionnaire de Proust

Votre meilleur remède à un coup de cafard ?

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La nature et ses miracles.

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Les deux.

Même sous la torture, vous ne mangeriez jamais de...

Baleine.

Le bruit qui vous énerve le plus ?

Le tam-tam politique des populistes.

Votre plus mauvaise habitude ?

A minuit, alors que je devrais aller au lit, je suis soudain pleine d'entrain.

Le dernier livre que vous avez lu ?

«Zurück nach Marmorera», de Linard Candreia. Il raconte l'histoire d'un des milliers de Suisses qui, aux XIXe et XXe siècles, poussés par la nécessité économique, ont émigré pour trouver une vie meilleure à l'étranger.

La dernière fois que vous avez pleuré ?

Lorsque j'ai vu les images du petit Aylan Kurdi échoué sur la plage, elles m'ont bouleversée.

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