Le coronavirus a rendu Mauro Poggia omniprésent. Il est à l’accueil d’Alain Berset lorsque le conseiller fédéral rend visite aux Hôpitaux universitaires de Genève (HUG); sur les plateaux de télévision pour détailler les mesures de confinement et menacer les Genevois de plus de sévérité; sur les réseaux sociaux pour remercier le personnel hospitalier, tancer celles et ceux qui ne respectent pas les distances de sécurité ou encore implorer le ciel de faire passer aux Genevois le goût des balades en plein air. 

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Cette suroccupation de l’espace médiatique a une raison administrative. Le département du conseiller d’Etat genevois recouvre la Santé, la Sécurité ainsi que la Police du commerce, qui s’occupe notamment des cafés-restaurants. Autrement dit: le chef ne peut faire autrement que d’être scotché au front lorsqu’une crise touche, comme aujourd’hui, l’entier du spectre institutionnel dont il a la responsabilité. Mais cette situation résonne également avec le parcours de l’avocat de profession. 

Les interstices du fédéralisme

Du sang contaminé au coronavirus. L’ellipse permet de saisir la trajectoire du magistrat MCG. En 1986, alors jeune avocat, Mauro Poggia a remporté son premier procès de droit médical en défendant un patient face aux HUG, où il avait subi une opération de chirurgie plastique qui s’était mal déroulée.

«Cette affaire avait convaincu un jeune homme de 25 ans de venir me voir, dans mon étude de la rue du Rhône, se remémore-t-il. Je me souviens de cette figure filiforme: il s’était présenté sans dossier, en me disant qu’il était hémophile, qu’il avait le sida et qu’il avait la conviction d’avoir été infecté par des produits sanguins venant de la Croix-Rouge suisse mais qu’il ne pouvait pas le prouver.»

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Mauro Poggia obtiendra la condamnation du directeur du laboratoire de la Croix-Rouge. L’institution «travaillait sans l’autorisation de quiconque», se rappelle le conseiller d’Etat, se glissant dans les interstices du fédéralisme pour affirmer une chose à Berne et une autre aux cantons. «C’est un des seuls dossiers que j’ai conservés, souligne-t-il. Il remplit plusieurs classeurs fédéraux que j’ai mis de côté en me disant que cela pourrait intéresser quelqu’un, un jour, de comprendre comment fonctionnait alors le système des transfusions sanguines en Suisse.»

Privé de son meilleur ennemi

Le virus a eu un effet surprenant à Genève, pour qui a suivi l’action de Mauro Poggia à la tête de la Santé. Ces dernières années, le MCG, privé en partie de son ennemi favori qu’étaient les assurances maladie lorsqu’il était conseiller national, s’était trouvé un adversaire de substitution avec les cliniques privées. La formule n’était jamais assez corrosive pour vilipender ce secteur, si prompt à se débarrasser des patients les moins lucratifs tout en tenant un discours d’efficience au système public, accusé de lourdeur.

«C’était une relation assez dure par moments», confirme Gilles Rufenacht, président de l’Association des cliniques privées genevoises. L’urgence liée au Covid-19 a tout changé. HUG et établissements privés ne font désormais plus qu’un seul hôpital, les cliniques accueillant des patients du public, mettant à disposition du personnel et renvoyant à plus tard les fameuses interventions rémunératrices.

«C’était un jeu de rôles. Il n’y a jamais eu de conflit ouvert, relativise Mauro Poggia. Le bon côté de cette crise est qu’elle sublime le meilleur en chacun. Les querelles de clocher sont mises de côté. HUG et privés poursuivent des objectifs inconciliables et cela sera toujours le cas après la crise, où chacun mettra en avant ses intérêts. Mais ce qui restera, c’est un plus grand respect mutuel.» «Deux mondes séparés se sont mis à travailler ensemble. L’union fait la force, confirme Gilles Rufenacht. A part les souffrances qu’elle engendre, je retiens du positif de cette crise.»

«Mammouth agile»

L’avocat n’en a pas pour autant perdu la mémoire, et le sens de la formule: «Quand on voit la transformation des HUG en une machine de guerre contre le virus, je ne laisserai plus dire que le mammouth n’est pas agile et qu’il faut le dépecer, comme l’a lancé le PLR au Grand Conseil, lors d’un débat en 2016. Nous avons besoin d’un hôpital public fort.»

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Ces mots qui claquent, c’est bien ce qui gêne Xavier Magnin. Président de l’Association des communes genevoises, l’élu PDC de Plan-les-Ouates a fréquemment affaire au conseiller d’Etat, notamment sur des questions de sécurité. C’est l’autre gros dossier de Mauro Poggia. A la suite d’un rapport de la Cour des comptes fort critiqué préconisant la fusion des polices municipales en un corps cantonal, le MCG s'est empressé d'approuver ce rapport unilatéralement et de le faire savoir sur Facebook.

Depuis, plus rien. Et pour cause: l’affaire n’avait été débattue ni au sein du Conseil d’Etat, ni avec les communes. Rien n’indique par ailleurs que les policiers eux-mêmes y soient favorables. «C’est un excellent communicateur, qui sait donner des réponses qui correspondent à ce que les gens attendent, dit le PDC. Mais il a beaucoup plus de difficultés à faire avancer les discussions. Des déclarations pleines de bon sens ne remplacent pas les réformes à long terme.»


Profil

1959 Naissance à Moutier.

1987 Défend avec succès Lucien Favre, alors footballeur au Servette Football Club, victime d’un tacle de Chapuisat père, effectué hors des règles de l’art.

1997 Appelle au boycott des primes de caisses maladie, comme président de l’Association suisse des usagers en assurances sociales (Assuas).

2009 Election du Grand Conseil, sous l’étiquette MCG.

2011 Election au Conseil national.

2013 Election au Conseil d’Etat, réélu en 2018.


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