Recevoir quatre membres putatifs du prochain collège gouvernemental genevois dans sa chambre à coucher. Le confinement mène à de drôles de situations, comme celle de participer, depuis chez soi, à une conférence de presse par vidéo des quatre favoris socialistes et verts à l’élection à la mairie de la deuxième ville de Suisse.

C’est qu’à Genève, les élections municipales sont en cours. Les 45 communes ont élu leur parlement, le 15 mars, dans une étrange ambiance de basculement vers l’inconnu. Malgré les appels à l’annulation, les autorités cantonales ont maintenu le second tour, qui aura lieu le dimanche 5 avril.

Lire aussi:  Zoom, Google Meet, Classroom, Microsoft Teams, YouTube: la crise du coronavirus aggrave notre dépendance aux géants de la tech

La campagne pour les exécutifs se mène donc, dans l’indifférence générale d’un corps électoral préoccupé par la situation sanitaire. L’interdiction de se réunir à plus de cinq chamboule tout. Fini les campagnes de terrain traditionnelles: débats publics annulés, impossibilité de tenir le moindre stand. Etre empêché de serrer des mains? Un moyen assez sophistiqué de torturer un politicien. «C’est très frustrant, admet Alfonso Gomez Cruz, candidat vert arrivé quatrième au premier tour (14 304 voix). Echanger, relever les incohérences: c’est l’essence de l’activité politique.» Les réunions stratégiques se font par vidéo, les contacts bilatéraux par téléphone, des dizaines de fois par jour.

Frénésie filmique

Ce confinement forcé a des effets différents selon les candidats. Elle semble avoir précipité Christo Ivanov (13e, 6565 voix) dans une frénésie filmique. L’UDC en était à sa cinquième vidéo publiée depuis son bureau lorsque nous lui avons parlé. Il en planifie dix au total d’ici au dimanche fatidique. Son parti lui a alloué 2500 francs pour les promouvoir sur les réseaux sociaux. «Je fais également beaucoup de coups de fil dans mon réseau associatif et dans mon milieu professionnel du bâtiment», ajoute le chef d’entreprise. «Le lien téléphonique peut d’ailleurs générer un contact plus fort que de tendre un flyer dans la rue», relève la candidate PDC, Marie Barbey-Chappuis (6e, 10 407 voix). Chez elle également, le budget a été redirigé vers le digital, avec des films sponsorisés sur les réseaux sociaux et une lettre adressée aux Genevois, et les chaînes téléphoniques ont été activées.

Cet isolement transforme au contraire Simon Brandt en moine bouddhiste: «Moins de serrements de mains, c’est plus de temps pour réfléchir. Ce confinement m’affecte peu, moi qui aime bien être dans mon coin. J’alimente mon blog. Mon post sur la cause animale m’a valu beaucoup de retours.» Le candidat PLR a bon espoir que les circonstances de cette épidémie consolident sa cinquième place, qui le ferait accéder au Conseil administratif (10 932 voix), en accentuant un vote qui veut freiner l’ouverture totale des frontières, vue comme une cause de la propagation du Covid-19. «Je n’exclus pas que la participation soit plus haute qu’au premier tour (32,37%), dont les votants de droite voudront également rééquilibrer les résultats», ajoute-t-il.

Lire aussi:  Genève accorde une bouffée d’air fiscale

Au-delà de l’organisation, c’est sur les programmes que la crise agit. «Cela fait douze mois que nous sommes en campagne, se remémore Marie Barbey-Chappuis. Si nous nous serions bien passés de l’inquiétude qu’il suscite, notamment chez les personnes âgées, le coronavirus nous oblige à réinventer notre discours. C’est assez stimulant.» Alfonso Gomez Cruz valide: «Durant la dernière législature, on a débattu pour savoir si la police municipale devait porter des armes. Aujourd’hui, on s’aperçoit que c’est plutôt des masques dont il faut l’équiper afin qu’elle mène à bien sa mission.»

Pour la PDC, «les responsabilités et les priorités du nouveau Conseil administratif seront chamboulées». «Il faudra rapidement aider l’économie à se relever, reprend la candidate; les petits commerçants, les associations qui organisent ces événements sociaux et sportifs qui font notre qualité de vie. Et faire en sorte que les actions de solidarité spontanées ne retombent pas. Les électeurs devront choisir des personnes responsables et capables de travailler ensemble.» Le sous-texte est clair: entre elle et le candidat PLR, les deux seuls en position de viser le cinquième siège, la crise commande de l’élire.

«Eviter le décrochement»

Le virus a «révélé la fragilité de notre système», selon la Verte Frédérique Perler (3e, 15 140 voix), et validerait donc «la nécessité d’un service public fort». La socialiste Christina Kitsos (2e, 16 798 voix) pense d’ailleurs que l’administration municipale devra multiplier les contrats d’apprentissage afin «d’éviter le décrochement» de ceux que le Covid-19 a laissés sur le carreau. Pour Maria Perez, la candidate du Parti du travail (8e, 9492 voix), la pandémie confirme ses options politiques: «Cette crise met en avant le travail des plus précaires, souvent des femmes. Or, cela fait des années que je me bats pour l’internalisation du nettoyage des locaux de la ville.»

«L’après-crise sera une crise en soi», a confirmé Sami Kanaan lors de la fameuse vidéoconférence. Du haut de sa première place (18 138 voix), le socialiste peut envisager sa réélection avec sérénité, accompagné de sa colistière et des Verts. Il se dit d’ailleurs que le doyen se verrait bien en ministre des Finances. On n’en est pas là, souffle Alfonso Gomez Cruz, qui craint que le taux de participation, lui aussi, ne reste confiné, malgré l’élargissement du vote par correspondance. «Il suffit que 10% de notre électorat considère que l’élection est gagnée et ne se mobilise pas, échafaude-t-il, que la droite et le centre droit se montrent plus unis, et c’est la catastrophe!»

Maria Perez a une conclusion plus radicale quant aux effets de l’enfermement sur les politiciens: «Lorsque je vois que des femmes socialistes sont prêtes à soutenir l’élection d’une PDC qui a été en première ligne pour une baisse massive des impôts, je me dis que ce confinement leur tape sur le système.»