Justice

Corruption: le fils du procureur général russe traqué dans son refuge vaudois

L’opposant Alexeï Navalny accuse Artem Tchaïka, résident de Coppet, d’enrichissement illégal et de blanchiment. Berne promet d’examiner «en détail» les allégations visant ce très proche du pouvoir russe

L’affaire s’annonce extrêmement sensible pour les relations entre la Suisse et la Russie. La justice helvétique va devoir se pencher sur les affaires financières d’Artem Tchaïka. Ce résident de Coppet (VD) est le fils du procureur général de Russie, Youri Tchaïka. Et le gouvernement russe a déjà fait savoir tout le mal qu’il pensait des accusations portées contre la famille de ce très haut serviteur de l’Etat.

A l’origine des allégations visant Artem Tchaïka et son père, on trouve Alexeï Navalny, principal opposant à Vladimir Poutine, et son organisation, la Fondation anti-corruption. Fondée en 2011, elle s’est donnée pour mission de dénoncer la corruption qui sévirait en Russie dans les plus hautes sphères du pouvoir.

«Vu que la justice russe ne fera rien pour des raisons évidentes, nous espérons que la Suisse va ouvrir une enquête sur l’origine de l’argent d’Artem Tchaika, puisqu’il réside dans votre pays et qu’il y blanchit sa fortune», explique la porte-parole de la fondation d’Alexeï Navalny. La démarche est claire: les opposants espèrent que la justice suisse pourra se substituer à la justice russe.

Soupçons de blanchiment

Les autorités russes ne réagissent par principe jamais aux accusations portées régulièrement par la Fondation anti-corruption. Mais preuve du caractère très sensible de ces nouvelles révélations, le premier ministre Dimitri Medvedev a réagi et dénoncé un retour à des «méthodes dignes des années 30», allusion à l’incitation à la délation pratiquée sous Staline. La vidéo en langue russe qui présente sur Youtube les accusations contre Artem Tchaïka a été vue plus de 3.5 millions de fois en mois de deux semaines.

Selon les enquêtes de la Fondation, Artem Tchaïka serait le bénéficiaire ultime de nombreuses affaires en Russie et en Europe, de l’hôtellerie de luxe aux mines de sel en passant par l’immobilier.

L’origine de sa fortune remonterait à la reprise d’une entreprise de transport maritime à Irkoutsk. Son propriétaire, qui s’y opposait, a été retrouvé mort sans qu’aucune enquête ne soit jamais menée. Des participations dans certaines compagnies relient Artem Tchaika à l’entourage d’un célèbre clan mafieux russe. L’argent gagné par ses entreprises serait blanchi notamment en Suisse, où réside le fils du procureur.

Ces accusations figurent dans une lettre de quatre pages reçue à Berne par le Ministère public de la Confédération (MPC). Tous les éléments de ces enquêtes privées ont aussi été rendus public sur le site de la fondation anti-corruption. Le MPC confirme avoir reçu la lettre, et déclare qu’il «examinera en détail les allégations qu’elle contient».

Selon la Fondation anti-corruption, Artem Tchaïka possède des comptes bancaires en Suisse et une villa d’une valeur de près de 3 millions de francs à Coppet. La seule activité économique connue d’Artem Tchaïka en Suisse est sa participation à hauteur de 40% dans un cabinet basé à Lausanne, FT Conseils. Ces parts ont été rachetées à son frère le 29 mai de cette année, selon le registre du commerce.

Le second partenaire de ce cabinet spécialisé dans les demandes d’autorisation de séjour et d’établissement pour les étrangers est François Tharin, ancien chef de l’Office cantonal des étrangers du canton de Vaud. Il confirme son partenariat avec le fils du procureur général de Russie, précise n’avoir à ce jour jamais eu de problème lié à ces participations, et indique que «l’activité de FT conseils a toujours été parfaitement légale et légitime».

Pour le reste, François Tharin replace les accusations portées contre Artem Tchaika dans le contexte de la politique russe, «où les accusations du type de celles évoquées ne sont pas inhabituelles», et leur motivation réelle plus politique que judiciaire selon lui.

Le procureur général russe, Youri Tchaïka, a dénoncé lundi un complot des services secrets américains pour le discréditer, lui et sa famille. Dans une logique toute russe, la justice suisse pourrait aussi se retrouver accusée, à Moscou, d’être au service des Etats-Unis.

Depuis l’embrasement du conflit en Ukraine, la Suisse tente de garder une approche nuancée envers la Russie. Elle a su rester un interlocuteur écouté par le Kremlin dans le conflit. Mais du côté russe, quelques doutes commencent à germer sur la neutralité helvétique. Le gouvernement russe est ainsi persuadé que le scandale de la FIFA a pour seul but de lui enlever l’organisation de la coupe du monde de football 2018. Or, la justice suisse travaille avec les Américains dans ce dossier.

Si la justice suisse devait s’emparer du cas d’Artem Tchaika et ouvrir une enquête, les doutes de Moscou vont se renforcer. La Suisse pourra certes évoquer la séparation des pouvoirs entre justice et politique. Pas sûr, pourtant, que le concept soit cette fois très bien compris par les autorités russes.

Publicité