JOURNAUX

Dans le couloir de «L’Irréductible», si délicieusement dogmatique

Plonger dans la rédaction du «Courrier», journal «humaniste et progressiste», c’est courir le risque de la caricature. C’est découvrir, aussi, la foi de plumitifs engagés, la débrouillardise des entreprises sous-dotées, le romantisme d’un journalisme militant

La diversité de la presse a-t-elle encore un sens? Les journaux «Le Temps» et «Le Courrier», censés être marqués par des cultures politiques différentes, ont joué le jeu: à l'image d'une récente opération du Figaro et de Libération, un journaliste de chacun des titres s’est rendu chez l’autre.

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Sans doute faut-il commencer par une confidence coupable. Ce matin-là, j’ai entrepris ma première manœuvre d’approche du Courrier en voiture. Ce fut un échec cuisant, qui m’obligea à me replier et à approcher à marche forcée. A la Jonction, après des entrepôts et le splendide bâtiment 1900 de l’horloge de la Compagnie genevoise des tramways électriques, j’abordai enfin le locataire heureux d’une bâtisse livrée aux outrages des ans. Devant, quelques vélos. «Un changement s’opère, me glisse Gustavo Kuhn, corédacteur en chef. Aujourd’hui, nombreux sont les jeunes qui ne songent même pas à passer leur permis de conduire.» Stupeur, doute et contrition.

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Frigo et dérision

Et si j’étais restée figée dans l’ancien monde? A quoi ressemble donc le nouveau, autoproclamé progressiste, que je ne sache déjà? Je m’étais efforcée de ne charrier que le minimum syndical d’a priori. Savoir: étant moi-même raisonnablement de droite, et considérant mes confrères romands – ceux de mon journal libéral compris – comme raisonnablement de gauche, j’imaginais Le Courrier assez similaire à mon biotope, tout au plus légataire d’une gauche assumée, un peu provocatrice.

Balayé, mon préjugé. Le Courrier est magistralement de gauche, et ses convictions servies par un décor de rêve, genre officine de la RDA. Des bureaux jamais rafraîchis, distribués de part et d’autre d’un long couloir garni de meubles à la patine ancienne, contenant archives, livres de comptes, classeurs des salaires, presse. Une cuisine à l’entrée, «et notre nouveau frigo!» s’exclame Laura Drompt, corédactrice en chef, qui, au vu de ma stupéfaction devant ce spécimen Bosch de collection, précise: «Livré dernièrement par Emmaüs.» A l’autre extrémité du couloir, un serveur fatigué qu’on ventile l’été, en priant sans Dieu ni maître qu’il tienne jusqu’à l’heure du bouclage. Et des bureaux où s’amoncellent papier, affiches militantes, souvenirs de campagnes mémorables, fausses unes un peu timbrées, «Affaire Maudet: c’est la chute finale», «G7: le Sommet touche le fond». Sans oublier des bibliothèques remplies de titres évocateurs, La grève générale, Les anarchistes, Changer le monde, Le sexe du militantisme. Sur une étagère, un poing levé rouge prêt à boxer la mappemonde World Company du Commandant Sylvestre, marionnette sauvagement libérale des Guignols de l’info. Au Courrier, on aime aussi la dérision.

Je m’abîme dans la contemplation de cet univers délicieusement dogmatique et suranné, dont les splendides cartes murales de l’ancêtre des Transports publics genevois, 1967, ne sont pas la moindre des expressions poétiques. Mes confrères n’ont pas ménagé leurs efforts vestimentaires pour ressembler à des bénévoles du Centre social protestant. Il faut dire que j’ai moi aussi joué la caricature en nouant à mon cou un foulard Hermès, histoire de ne pas désarçonner la compagnie.

Séance et idées

Sonne l’heure de la séance aux horloges d’époque des TPG, reliées à l’horloge mère comme au temps jadis. Critique du journal, modeste satisfecit. On sourit tendrement à une photo de loutre, menacée comme d’autres espèces par la surexploitation, et qui nargue le Brésilien Jair Bolsonaro. «J’assume l’épithète de fasciste, même si le terme national-populiste tend à s’imposer», dit Benito Perez, le responsable des pages International et Solidarité. Et tant pis si son édito a suscité quelque humeur sur les réseaux sociaux, certains lecteurs estimant qu’il épargnait trop la gauche précédemment au pouvoir. On parle de la question des classes, de la dictature, Philippe Bach signale le passage à Genève du philosophe Grégoire Chamayou, qui thématise le néolibéralisme autoritaire. Les discussions sont vivantes, vibrantes, du cinéma Plaza en cours de destruction aux poignées de main coupables de Guillaume Barazzone à Abu Dhabi.

Au menu du lendemain: prévention pour les prostituées; passage de témoin à l’Arcade 84 (ça ne vous dit rien? Un centre d’ergothérapie des Grottes, lieu «mythique» de mixité et d’insertion – on a échappé aux termes inclusion et précarité – autant de vocables davantage usés au Courrier que tech, fintech, innovation ou croissance); un projet de loi du PLR assassiné (le projet de loi, pas le PLR); la grève des maçons, résurrection des mouvements ouvriers, alléluia; le nouveau directeur des Ateliers d’ethnomusicologie, Fabrice Contri, ou l’échange culturel sans dépossession; et un édito sur les médecins aux salaires outranciers. «La question n’est pas de revaloriser les généralistes, mais de dévaloriser les autres!» tonne un pourfendeur des inégalités.

Quand on est «L’Irréductible», n’est-on pas confronté au risque de l’entre-soi idéologique? «Chez nous, les débats ont lieu entre les différentes gauches, glisse Laura Drompt. Nous ne sommes pas tous alignés sur certaines questions, comme la mixité choisie.» Démonstration autour de la table de la cuisine, concernant les votations à venir. «Pour les vaches à cornes, on va sonder les troupes, pour être sûr que tout le monde est d’accord», dit Laura Drompt. Peut-être aussi pour ménager la stagiaire antispéciste, qui grignotait tout à l’heure des lentilles roses en bocal. Pour l’initiative sur l’autodétermination, on fera appel aux «juristes progressistes». On s’offusque autour du «flicage des assurés», et dans la foulée naît un sujet sur le non-recours aux prestations de nombreux démunis.

Nouvelle voie

Dans les petits bureaux sombres, l’après-midi est à la rédaction silencieuse. A peine «l’Etang», le coin de l’édition, bruisse-t-il des papiers à venir. Un sujet de La Liberté, avec qui Le Courrier collabore, tombe à l’eau car il échoit au Temps dans le cadre d’un nouveau partenariat. Pour un peu, je m’en excuserais. Car Le Courrier bosse dur, avec un effectif minime, une ardeur exemplaire, et six congés maternité et paternité (un mois) en moins de deux ans. Indépendant des groupes de presse, financé majoritairement par les abonnements et la souscription, le journal est édité par la Nouvelle Association du Courrier (NAC), représentant des associations de gauche. Drôle d’indépendance, dès lors qu’on dépend de l’Asloca ou de Caritas… «La NAC n’intervient pas sur le contenu rédactionnel, mais sur la gestion», répond Gustavo Kuhn.

Dans le couloir central, on se fraie, on se frôle, on s’apostrophe. Les fourmis laborieuses et multitâches arracheront ce jour encore une édition de bonne facture, malgré des moyens quasi artisanaux. Ce soir, c’est Laura qui montera la une, il manque un secrétaire de rédaction. Le Courrier, outre ce romantisme du journalisme militant, c’est aussi la nostalgie du papier, de la poussière, des tronches dures. Sans doute faut-il terminer par une confidence inavouable. Au bas de l’escalier, deux voies conduisent vers la sortie. Pour une fois, j’ai pris à gauche.


En dates

5  janvier 1868
Première édition du «Courrier de Genève – Feuille religieuse et nationale».

1965-1976
Crise financière. Fermeture de l’imprimerie. Collaboration avec «La Liberté».

1979
Arrivée de Pierre Dufresne. «Le Courrier», catholique, conservateur et même vichyste, devient humaniste et solidaire.

1996
L’Eglise exige le renvoi de Patrice Mugny pour maintenir son aide financière. «Le Courrier» refuse et devient indépendant.

2010
Rédaction en chef tournante dans un souci d’horizontalité et pour éviter les crises de gouvernance.

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