«Embarquez-moi cette mafia de m…» Ah, on est carré, dans la gendarmerie vaudoise. Surtout que «c'était le stress, le grand stress». Et pour cause: ce dimanche 1er juin 2003, le pont de l'autoroute A1 sur l'Aubonne avait été bloqué par des militants anti-G8, et les policiers avaient dû «dégager la voie». C'était la mission, explique le témoin. Un sergent-major d'anthologie, grand, les bras noueux, le profil volontaire et l'accent qui va avec, qui reconnaît avoir tenu, dans l'émotion du moment, ces propos «pas très polis», lui objecte le président, Pierre Bruttin.

Lundi, le Tribunal de police de La Côte, à Nyon, qui juge trois des militants anti-G8 ayant bloqué la circulation à cet endroit en tendant une corde en travers de la chaussée, s'interroge sur l'état d'esprit des policiers au moment crucial. Dans la confusion en effet, l'un des policiers coupe la corde au bout de laquelle s'étaient suspendus deux des militants, le Britannique Martin Shaw et sa compagne allemande Gesine Wenzel. Martin Shaw chute d'une vingtaine de mètres et se blesse grièvement.

Mes Jean-Michel Dolivo et Jean-Pierre Garbade, les avocats de la défense, ont habilement élargi l'audience pour faire – aussi – le procès des policiers. Comment peut-on couper une corde sans se demander si elle ne retient pas quelque chose ou, mieux encore, quelqu'un? Une instruction est en cours sur ce point contre les représentants de l'ordre, mais aucune inculpation n'a été prononcée à ce stade. La récusation du premier juge d'instruction – par trop prévenu en faveur des policiers, a jugé le Tribunal d'accusation – a retardé le dossier.

Le verdict tombe en fin de journée: les deux activistes qui s'étaient suspendus à chaque extrémité du filin ainsi qu'un Lausannois âgé de 25 ans participant à l'organisation d'une manifestation qui se voulait non violente sont reconnus coupables d'entrave à la circulation publique par négligence. Leur faute ne saurait être qualifiée de légère, a estimé le président. Mais Martin Shaw est toutefois exempté de toute peine. Il a été suffisamment atteint dans sa santé par les conséquences de son acte – des fractures à la colonne et au pied qui lui laisseront des séquelles à vie. Sa compagne, Gesine Wenzel, suspendue à l'autre extrémité et qui l'a vu tomber dans le lit de la rivière, n'a pas subi, sur le plan psychologique, un traumatisme irréversible. Sa peine se sera qu'atténuée: dix jours avec sursis. Enfin, le jeune Lausannois n'a droit à aucun rabais et écope de vingt jours avec sursis également. Tous trois avaient été condamnés à quinze jours d'emprisonnement avec sursis par une ordonnance pénale du juge d'instruction à laquelle ils s'étaient opposés, ce qui leur valait de comparaître en tribunal de police. Me Jean-Pierre Garbade a annoncé un recours pour sa cliente, jugeant le tarif disproportionné. Il rappelle que des syndicalistes ont été condamnés à Bâle, pour des faits similaires, à des peines n'excédant pas 250 francs d'amende.

Pour le président, les accusés ont créé et accepté un risque accru d'accident, malgré les précautions prises, en stoppant les voitures sur la chaussée lac et en occasionnant de la sorte un bouchon de quelque 200 mètres de long. Ce comportement constitue une infraction pénale, indépendamment de l'appréciation que l'on peut porter sur la suite des événements, et en particulier sur l'action de la police. Le jugement, sur ce point, est d'une grande prudence. Il n'appartient pas au tribunal de police, a souligné Pierre Bruttin, de préjuger des faits qui font l'objet d'une instruction. Il relève toutefois «une confusion apparemment croissante» régnant sur le pont entre policiers et manifestants, et constate que «le moins que l'on puisse dire est que ces gens ne se sont pas compris».

Notre sergent-major en a confirmé, malgré lui, l'une des raisons. Alors que les directives le lui prescrivaient, il n'a pas cherché le contact avec les manifestants, se préoccupant avant tout de dégager la route. Et avec son subordonné direct, le policier schaffhousois qui a coupé la corde, la communication ne pouvait qu'être extrêmement sommaire: l'Alémanique «parachuté en terres vaudoises» à l'occasion du G8 ne parlait pas un traître mot de français. Il devait en principe n'avoir qu'un rôle de chauffeur et éviter «le contact» avec les manifestants. En voiture, pour lui indiquer la direction à prendre, son chef, qui ne parlait pas non plus l'allemand, devait «lui faire des signes». Personne n'a su lui faire comprendre au bon moment qu'il lui fallait rengainer son couteau.

Un autre sous-officier de gendarmerie, qui ne «couvrait» pas le G8 mais qui était affecté aux opérations de routine, fera lui aussi état des problèmes de communication qui semblaient régner entre les policiers eux-mêmes. Alors que son collègue venait de dégager la voie, à une centaine de mètres environ en amont de la corde, ce gendarme s'est senti dépassé en comprenant que les voitures allaient arriver alors que la corde, elle, était toujours en place: «J'ai dit: mais y a une corde!» Trop tard: les automobilistes étaient «très excités», et l'un d'eux passera de force avec sa Scenic sous le filin, au risque de le rompre.