Et Souris accoucha d’une montagne. Réuni, ce week-end, autour de l’arène de Praz-Bardy, à Aproz, pour la finale des combats de reines, le Valais agricole, économique, politique, sait-il encore d’où il tient cet héritage? Apogée des luttes éliminatoires sur les alpages, l’épreuve décisive doit son premier succès à une tête qui surpassa toutes les autres. Souris, propriété de Marie-Josée Jacquod, laissa un record inégalé: triple reine cantonale en 1996, 1997, et 1998. Un bovin starifié, emmené par une femme dans un monde d’hommes: c’était l’amorce d’un phénomène.

Quinze ans plus tard, le grand raout de la race d’Hérens est incontournable. Pour ses sponsors, dont la Banque Cantonale du Valais qui a fait de la vache un emblème de sa communication, pour les 12 000 spectateurs qu’il draine dans la poussière ou les 100 000 téléspectateurs des combats en direct sur la TSR, qui déclassent les taux d’audience de Miss Suisse.

Comment en est-on arrivé là, au bénéfice de qui et où s’arrêtera-t-on? C’est ce qui alimente les discussions alors que l’événement franchit un seuil. Il se déroule sur deux jours, de «cantonal» il est devenu «national», marquant ainsi sa volonté d’ouverture aux syndicats hors canton (deux reines vaudoise et neuchâteloise combattront), et revendique, à travers une grande vitrine de produits du terroir édifiée par l’Etat du Valais, une démarche marketing globale. Le canton investit 170 000 francs dans l’opération.

Souris, désormais empaillée au Musée d’histoire naturelle, n’a pas fabriqué le mythe toute seule. Le milieu des éleveurs sait reconnaître ses bienfaiteurs. Premier cité: Bertrand Theubet, producteur et réalisateur à la TSR. C’est lui qui eut l’idée, avec le sociologue Bernard Crettaz, à l’aube de l’an 2000, de braquer les projecteurs sur Aproz comme on le fait au Nou Camp ou à Wimbledon. «L’idée était de sortir de la dynamique du folklore, montrer tout ce qui est en jeu, le processus de hiérarchisation des bêtes, la relation entre l’éleveur et sa vache, les tactiques de lutte», explique le producteur.

Les combats de reines, jusqu’alors réservés aux initiés, sortent du ghetto valaisan. Les sponsors flairent l’impact médiatique. Le public se prend au jeu. Le jour de la Fête des mères, ce sera désormais saucisse de veau et Blonde 25 à Praz-Bardy, au bruit des sonnettes et sous une nuée de politiciens à la chasse aux voix. La présidente de la Confédération, Micheline Calmy-Rey, y prononcera un discours dimanche. S’est-elle sentie obligée d’en être?

Quel profit la race d’Hérens tire-t-elle de cette médiatisation? D’abord, cela remplit la tirelire des syndicats d’élevage, organisateurs de la finale selon un tournus. Le bénéfice de l’événement peut se monter à 200 000 francs, en cas de beau temps. En vertu de la loi cantonale sur l’agriculture, l’argent est affecté à la branche. Ayent a rénové sa laiterie. Veysonnaz a refait son alpage de Meinaz. D’autres paieront la caisse d’assurance du bétail.

Les éleveurs, eux, touchent 300 francs par bête pour venir à Aproz et repartent avec une sonnette en cas de victoire. Autant dire que leur bénéfice personnel n’est, a priori, pas d’ordre pécuniaire. Un succès à la finale aura d’abord une connotation prestigieuse. «La seule présence d’une reine cantonale dans l’étable donne une valeur à l’ensemble», détaille Martial Aymon, président de la Fédération de la race d’Hérens.

Belle brochure pour le tourisme aussi. «Avec le Cervin, les mazots et le vin, la vache d’Hérens arrive en tête des rankings dans les études d’image», assure le directeur de l’organisation faîtière, Urs Zenhäusern. En 2010, quand l’Espagne débattait de l’interdiction de la corrida, Valais Tourisme communiquait en faveur des combats de reines. «Le bénéfice d’image est difficile à évaluer mais comme les journalistes, nous cherchons des histoires exceptionnelles à raconter. L’Hérens en est une.»

Cette abondante exploitation des racines ancestrales ne fait pas l’unanimité. Elle avait donné lieu à une vive polémique en 2005, lancée d’ailleurs par un des initiateurs. Bernard Crettaz avait soudain senti le risque d’une «trahison de la fête populaire» et d’une «colonisation par les sponsors». Il faut dire que le star-system et les sunlights ont changé quelques règles dans le milieu. En commençant par les enchères autour des vedettes de la corne.

Un titre suprême fait grimper les prix, jusqu’à 20 000 ou 30 000 francs la tête, dit-on. Pour le meilleur et pour le pire. Le meilleur? Un jeune éleveur couronné pourra s’acheter un nouveau tracteur avec l’argent de son marché. Le pire? Ceux qui enchérissent ne sont souvent pas issus du sérail mais sont des investisseurs «qui n’ont pas le même respect de la bête que les éleveurs», commente Martial Aymon. Grisés par le phénomène, certains éleveurs mettent pratiquement leur exploitation en péril pour tarir leurs vaches et en faire de bonnes lutteuses qui ne finiront peut-être jamais couronnées.

Posséder une grande reine serait donc plus chic que rentable. «Les grosses ventes restent marginales. C’est dix à douze reines par année. Et cela ne fait pas monter le prix moyen du bétail», analyse Blaise Maître, rédacteur en chef de La Gazette des Reines – elles ont même leur journal. Il n’empêche, tout cela entretient un débat déjà nourri quant à la prédominance de la corne sur les deux autres filières, le lait et la viande.

Les combats de reines sont de loin devenus l’activité la plus valorisante pour la race d’Hérens dont le cheptel tendra à diminuer ces dix prochaines années. «L’objectif est une diversification territoriale, pourquoi pas ailleurs en Suisse, tout en gardant la maîtrise de la race et en veillant à ce qu’elle reste productive», estime Jean-Jacques Zufferey, du Service de l’agriculture.

Cinquante mille passionnés de reines, Valaisans et Confédérés, assistant à des joutes spectaculaires et repartant le coffre rempli de viande labellisée Fleur d’Hérens et de Raclette du Valais AOC: ainsi certains stratèges de l’économie agricole se projettent-ils dans le long terme pour imaginer une finale digne de la légende et du matraquage publicitaire que Souris a suscités.