Larvée par un conflit violent entre magistrats, la Cour des comptes du canton de Genève est en crise. Seau d’eau, accusations d’agression physique, enquête pour violation de secret de fonction: devant l’ampleur du drame, le Bureau du Grand Conseil a décidé vendredi de proposer à nouveau la création d’une commission d’enquête parlementaire. Au cœur de l’affaire, Stéphane Geiger (PDC) livre sa version des faits.

Le Temps: Un seau d’eau, des allégations d’agression, une enquête pénale… Comment en est-on arrivé là?

Stéphane Geiger: Daniel Devaud (Ensemble à gauche) fait de l’obstruction depuis le mois d’avril! Au début de l’année, Christian Grobet [ancien conseiller d’Etat socialiste, figure de la gauche de la gauche], qui faisait partie du conseil de la Fondation pour la promotion du logement bon marché et de l’habitat coopératif (FPLC), était venu le voir pour l’appeler à l’aide contre la FPLC, dans un dossier de construction de logements en PPE – l’affaire dite Tivoli II. Daniel Devaud a immédiatement voulu lancer un audit, alors que ce dossier était encore pendant devant le Tribunal administratif. La cour a décidé de ne pas s’en mêler tant que le tribunal était sur l’affaire. Daniel Devaud a commencé à nous accuser de collusion avec les partis au pouvoir. Et c’est devenu invivable! Il a passé son temps à envoyer des e-mails aux magistrats, à créer des tuyaux de communication qui coupent la collégialité. Vous n’imaginez pas ce que c’est que de recevoir 45 e-mails de sa part tous les jours! Il ne travaille plus depuis des mois!

Vous dites que Daniel Devaud fait de l’obstruction pour servir les intérêts de sa famille politique?

– Oui. L’extrême gauche genevoise aimerait retrouver le monopole de la prophétie. C’est bien connu: seules les allégations de Christian Grobet ont du crédit! Sa famille politique ne supporte pas que les rapports de la cour aient plus de crédit que l’extrême gauche.

Un audit sur la FPLC a finalement été lancé et Daniel Devaud estime que vous l’avez bloqué pour des raisons politiques. Qui croire?

– Il n’a pas été bloqué du tout! Le fonctionnement de la cour se fonde sur le principe du magistrat rapporteur. Le rapporteur fait avancer un projet et le présente à ses collègues, dans une logique itérative. En juin, il nous a présenté un projet de rapport, qui n’a pas été accepté. Puis une deuxième version, qui n’était toujours pas suffisante. Deux personnes ont encore été entendues en août et Daniel Devaud a été prié de présenter, sur cette base, une nouvelle version de son rapport. Il a refusé et s’est mis à nous accuser de bloquer. On a fini par se rendre compte qu’il faisait de l’obstruction. Mais nous n’avions aucune possibilité de le dessaisir du dossier. On ne pouvait plus qu’attendre sa démission. Finalement, mon seau d’eau a accéléré les choses!

– Si vous dites vrai, et devant une telle impasse, pourquoi ne pas avoir démissionné plutôt que d’en arriver au seau d’eau?

– Hors de question! A titre symbolique, c’était un acte de nettoyage: c’était à lui de partir. Depuis, j’ai enfin retrouvé le sommeil. Ce que j’ai fait, c’est Winkelried devant le mur de lances! Il fallait que quelqu’un se sacrifie! Quelle est l’alternative? Des juges doux comme des caramels?

– Vous ne regrettez donc rien?

– Si. Je regrette de ne pas avoir senti suffisamment tôt que tout ceci était un piège tendu depuis le mois d’avril et que la cour était l’objet d’un véritable plan de sabotage.

– Vous rendez-vous compte des dégâts d’image occasionnés par cette affaire?

– Oui, c’est déplorable. Mais l’image de la cour, c’est la qualité de ses rapports. Pour la suite, Stanislas Zuin est l’homme de la situation. Il a le génie de l’analyse organisationnelle et financière. Il saura rétablir l’image de la cour.

– Le bureau d’un magistrat a tout de même été mis sous scellés par le Ministère public!

– Cette mise sous scellés du bureau de Daniel Devaud est une mesure utile à la poursuite des affaires. Nous pouvons à nouveau travailler sur les dossiers. Mais on est jamais trop prudent: nous avons aussi fait changer les serrures de la cour. Si Daniel Devaud veut revenir avant de quitter ses fonctions, la secrétaire lui ouvrira la porte.

– Le Bureau du Grand Conseil propose à nouveau de créer une commission d’enquête sur la Cour des comptes. Qu’en pensez-vous?

– Pour moi, ça ne sert à rien, les choses sont claires. Mais cela permettra peut-être d’étudier ce que signifie exactement la notion de haute surveillance de la cour. Il manque effectivement un organe de contrôle. Une solution serait peut-être de soumettre tous les élus, en fonction de leur serment respectif et à l’exception des conseillers d’Etat et des députés, à la surveillance du Conseil supérieur de la magistrature.