Le courage est-il une qualité politique? Selon de Gaulle, «les hommes intelligents seraient rarement courageux, les hommes courageux rarement intelligents». Dans la politique européenne de la Suisse, on veut croire qu’à défaut de courage, le Conseil fédéral d’aujourd’hui soit au moins doté de l’autre qualité.

Mai1992, les conseillers fédéraux René Felber et Jean-Pascal Delamuraz signaient à Porto l’accord sur l’Espace économique européen. Le 20 mai, l’ambassadeur Bénédict de Tscharner remettait à Bruxelles la demande d’adhésion de la Suisse à la Communauté européenne. Un rêve qui allait s’échouer un dimanche noir, le 6 décembre, avec le refus de l’EEE par le peuple et les cantons.

Mai 2012, le Conseil fédéral essaie de sortir de l’impasse européenne avec des propositions sur la reprise du droit communautaire, la surveillance des accords et la juridiction destinée à trancher des différends. Comment répondre aux exigences de Bruxelles, qui veut un marché avec des règles de droit harmonisées, tout en préservant la souveraineté de la Suisse?

Au-delà du casse-tête posé au Conseil fédéral, car tous les observateurs admettent que les propositions suisses n’ont aucune chance à Bruxelles, ce qui frappe en comparant les deux événement séparées par vingt ans de relations bilatérales toujours plus difficiles, c’est la différence de styles et de projets des dirigeants politiques.

En 1992, l’Europe était bousculée par la chute du Mur, la fin de la guerre froide. La réunification européenne était en marche. L’Europe bouillonnait. La Suisse, qui, comme les autres, n’avait rien vu venir ne voulait pas rater le train de l’histoire. Pour René Felber et Jean-Pascal Delamuraz, qui avaient une haute idée du destin de la Suisse, la question essentielle était celle du risque de satellisation de la Suisse, hors de la communauté. Comment éviter l’isolement et préserver la Suisse de l’obligation de s’adapter aux règles européennes sans avoir son mot à dire ? La participation pleine et entière à la construction de l’Europe leur paraissait la seule manière digne d’éviter une dépendance de la Suisse.

Tout allait vite. Le parlement avait adapté au droit européen, sans discontinuer, un impressionnant pavé de législation helvétique. Quelques hommes politiques se mettaient à voir plus loin que le renouvellement de leur mandat. Etait-ce du courage ou de l’inconscience, mais pour une fois deux conseillers fédéraux prenaient le risque et la responsabilité d’entraîner leurs concitoyens dans une direction qu’ils pensaient être seule porteuse d’avenir.

«S’il n’y a pas d’engagement des responsables politiques, il n’y a pas de projet possible», avait résumé René Felber, dix ans plus tard.

Alors, quel est aujourd’hui le projet européen du Conseil fédéral? Depuis vingt ans et la défaite cinglante des deux hommes d’Etat, le monde politique suisse ne parle plus en terme de projets. Il a cessé de prendre des risques. Le temps n’est plus aux grands desseins. Il faut survivre, s’adapter, poser pierre sur pierre. Gagner du temps. Développer le discours mou. Didier Burkhalter, nouveau patron de la diplomatie suisse, a ainsi pu tenir exactement le même discours, à huit jours d’intervalles, aux nationalistes de l’ASIN et au europhiles du Nomes.

Le conseiller fédéral ne cherche pas à entraîner ses concitoyens là où ils n’auraient jamais eu l’idée d’aller. Beaucoup autour de lui misent d’ailleurs sur un échec de la monnaie européenne et un affaiblissement de l’UE. Comme si la force de la Suisse résultait de la faiblesse de ses partenaires.

Il y a toutefois une chimère dangereuse que Didier Burkhalter continue d’entretenir auprès des Suisses, celui dune relation de pouvoir équilibrée entre Suisse et UE. Certes, le conseiller fédéral a admis les deux mouvements antagonistes, «la Suisse est plus petite que l’UE. Mais nous sommes un Etat indépendant qui négocie à armes égales avec l’UE... Nous sommes en présence de deux Etats, la Suisse et l’UE qui sont sur un même pied quelque soit leur nombre d’habitants.»

Pour Didier Burkhalter, l’UE serait donc un Etat. Les 27 Etats membres apprécieront. Tous les blocages viennent de là.